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 La solitude des rois

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Devi Daenth
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MessageSujet: La solitude des rois   Lun 20 Fév - 15:27


-Devi Daenth-


Tu pars.

*

Je pars, oui. Des temps sombres se massent à l’horizon. Et tu as entendu les rumeurs, toi aussi. Je ne suis plus en accord avec notre roi. La Lumière me dit… La Lumière me pousse à partir. Je rejoindrais Lordaeron, les terres ancestrales, je rallierai les paladins. Une lame de plus ne leur fera jamais défaut.
Je fais des cauchemars, la nuit. Toutes les nuits. Des visions terribles qui me prennent au coeur et me tourmentent jusqu’à l’aube. Des images sanglantes, terrifiantes. Des ombres qui viennent de l’Ouest.
La nuit va tomber, la nuit tombe déjà, mais tu n’es pas, toi, une enfant des jours blancs.

Et tu as entendu les rumeurs, toi aussi. Tu sais ce qu’on raconte.

Toi, tu dois rester. Tu veilleras, ici, toujours. Tu apporteras la Lumière à travers l’ombre. Pour le plus grand Bien.

*

Pour le plus grand Bien.

*

Je suis seule, désormais.


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Devi Daenth
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MessageSujet: Re: La solitude des rois   Ven 24 Fév - 15:32

De l’extérieur, la bâtisse ne payait pas de mine. Sa façade présentait de longues traînées d’humidité, là où la pluie avait ruisselé des colombages, et de la mousse y avait élu domicile, verdissant les murs autrefois blancs; cependant, on pouvait remarquer à de discrets détails que celui qui en avait fait son repaire l’entretenait suffisamment pour qu’elle ne tombe pas en ruine. Ca et là, une tuile plus claire, plus nette, se démarquait, et tous les gonds luisaient dans la pénombre, convenablement huilés.

Il fallait traverser les bois du domaine pour y accéder, et plus d’une fois, à la lueur vacillante de ma lanterne, j’avais été prise de peur, tant la flamme jaune prenait un malin plaisir à faire danser des ombres fantasques derrière les arbres. Le décor se prêtait à cette atmosphère inquiétante, les troncs tordus, leurs branches penchant vers moi comme des mains aux doigts crochus, dénudés. Il m’avait semblé entendre le hurlement d’un loup, dans le lointain, mais cela faisait bien longtemps qu’il n’y avait plus de loups à Gilnéas; mon imagination, encore, me jouait des tours.

Lorsque les frondaisons le permettaient, je regardais vers le ciel. La nuit avait étendu ses voiles perlés d’étoiles, et l’Est était plus noir que jamais. C’était une vue dont je ne me lassais jamais. Ce bleu si intense qu’aucun peintre n’avait jamais pas pu copier, qu’aucun poète, quelque soit sa verve, n’arrivait à décrire avec justesse.

Et puis, au détour d’un bosquet, on trouvait la chapelle qui se dressait là avec toute sa tranquille dignité, cette sérénité des choses qui sont comme elles doivent être, même si cela doit signifier qu’elles glissent dans l’oubli. Elle ne comportait aucun clocher -personne n’était là pour entendre les cloches- mais un dôme de verre qui illuminait les environs comme une étoile échouée.
L’entrée était toute échevelée de lierre grimpant; entre ses branches, on distinguait une plaque, accrochée là comme un avertissement pour quiconque souhaiterait entrer.
On y lisait quelques mots que le temps avait commencé à lisser :

Ivare Enim Euge

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Devi Daenth
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MessageSujet: Re: La solitude des rois   Mer 26 Avr - 17:11

J’entrai dans la chapelle avec l’appréhension vrillée au coeur.

Il régnait à l’intérieur un silence expectatif, comme si le lieu était en attente, sans que je puisse pourtant y déceler une quelconque menace.
Il faisait à peine moins sombre à l’intérieur qu’à l’extérieur, grâce à la présence de chandelles qui distillaient un peu de lumière dans l’air noir; elles révélaient les formes, le long de la nef, de bancs alignés avec soin, menant à un autel sobre.
A mesure que j’avançais, un éclat sur les dalles sombre attirait mon regard. Il s’agissait de dorures, incrustées à même la pierre, décrivant des cercles immenses qui s’entrecroisaient, se coupaient, se centraient parfois sur le même point; leur parfaite harmonie me fit monter des larmes aux yeux, et je demeurai de longues minutes à les contempler.

Lorsque je parvins à en détacher le regard, ce fut pour remarquer l'entrebâillement d’une porte, derrière l’autel - sans nul doute l’accès au dôme. Il y avait quelque chose d’inquiétant dans cette noire ouverture vers l’inconnu, le discret souvenir d’une terreur d’enfant face aux monstres de ses cauchemars.
J’avais laissé la lanterne s’éteindre. Les chandelles - non. Cet escalier était plongé le noir; on l’avait voulu ainsi. Car il fallait traverser la nuit pour espérer voir le jour.
Les marches avaient une fraîche lisseur sous le pied, mais elles étaient, comme de juste, inégales; la plus grande prudence était de mise pour ne pas se blesser, mais je suppose que cela faisait partie de la leçon. L’ermite. Le vieux fou… Tout cela était-il à mon intention ?

L’escalier s’achevait sur une large dalle éclaboussée de lumière dorée - celle qui irradiait de tout le dôme, dehors. La porte laissée encore une fois entrouverte la réduisait à un mince rai, pointé vers moi, sans qu’elle en semble amoindrie. Bien au contraire. C’était la voie vers le monde.

(j’ouvre la porte)
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Devi Daenth
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MessageSujet: Re: La solitude des rois   Mar 9 Mai - 14:08

Et le dôme s’est ouvert.
Les murs s’élevaient nus jusqu’à s’achever sur cette formidable bulle de verre à l’armature en rosace; la lumière qui l’illuminait ne provenait pas d’une nuée de chandelles mais bien d’un globe qui flottait en son centre. Et tout l’espace était occupé d’un chaos sans ordre ni logique d’objets de toutes sortes, instruments cuivrés, cartes froissées, immenses, carcasses à demi ouvertes -était-ce des machines ?- de différentes formes, certaines pourvues d’ailes, ou encore de diverses maquettes disséminées comme une ville minuscule et abracadabrantesque…

«Nanda !»

Dans un sursaut, j’ai cherché l’origine de l’exclamation.

«Alors c’est toi, ma nouvelle apprentie ?»

Il me regardait de là-haut, suspendu à une série de sphères qu’il s’efforçait, apparemment, de faire graviter autour du globe lumineux dans quelque but mystérieux. Il avait un corps mince d’adolescent, et pourtant l’âge avançant avait déjà affiné ses traits et blanchi sa chevelure.

«Vous êtes Asrion Warvold.»
L’ermite. Le fou.
Toutes ces oeuvres étaient bien belles, mais je me surprenais tout à coup à douter qu’il soit réellement plus que ce qu’on prétendait de lui. Il avait de fait cette réputation d’excentrique, d’artiste dément isolé dans sa tour pour construire des choses dont personne n’avait ni l’usage ni la compréhension; on le disait obsédé par l’art, un art dont nul ne saisissait le sens, la portée ou le but, qui s’exprimait dans toutes les formes qui pouvait apparaître à son esprit. J’en ressentais une gêne qui me brûlait l’échine, mêlée d’une certaine déception. Qu’avais-je donc espéré ?

«Tu es venue de nuit, a-t-il fait remarquer. D’ordinaire, les gens voyagent de jour, surtout lorsqu’ils doivent rencontrer quelqu’un. Pourquoi ?»

Il avait échappé à ma vue avant même que je puisse lui répondre et je m’empressai de le suivre à travers le dédale de maquettes.

(un écheveau de tours pâles élancées d’une mer pareille à un miroir)

«C’est vous qui avez construit tout ça ?»
Il s’est laissé choir à terre d’un mouvement souple, et, levant la main, a caressé une sphère cuivrée.
«La Lumière me parle. Oh, pas littéralement, s’est-il empressé de corriger devant mon air dérouté, mais je me plais à penser qu’elle me souffle mes idées.»
Une pichenette fit tinter le métal. Il est venu se placer à mes côtés, armé d’un sourire chaleureux, et a murmuré un mot dans une langue chantante -était-ce du thalassien ?- provoquant l’extinction du globe de lumière.
Provoquant l’obscurité.
Mais, alors qu’il demeurait silencieux, je découvris que le noir n’était pas total. Une clarté d’argent pleuvait du dôme, magnifiée par le verre, et dessinait les contours de toutes les créations d’Asrion, créant de nouvelles perspectives, de nouvelles formes, luisant comme un trésor oublié.
«L’ombre a ses propres voies. C’est le chemin le plus difficile qui s’est dégagé devant toi.»
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Devi Daenth
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MessageSujet: Re: La solitude des rois   Ven 19 Mai - 17:18

«Mais tu n’auras aucun mal à t’en sortir !»

Il a eu un sourire ravi.

«Quoi ? Qu’avez-vous dit ?»

*

C’était extrêmement complexe et incroyablement difficile. Plus je me concentrais, plus il semblait que mon regard se brouillait, que je vacillais pour tomber en avant, que mes mains tremblaient. Et le regard d’Asrion, posé sur moi, doucement moqueur, ne faisait que me peser encore plus.
J’ai posé mes mains à plat pour en apaiser les mouvements. Fermé les yeux. Longuement soufflé.

«Je ne vais pas y arriver.»

Silence.
Lorsque j’ai rouvert les paupières, il n’était plus en vue. J’ai ressenti le pincement aigre de la frustration alors que je me laissai aller dans le siège, prenant cette attitude qui dans mon imagination était celle des adolescents rebelles et désobéissants. Qu’en savais-je ? Je n’avais jamais grandi avec d’autres enfants.
Ce n’était qu’une légère vexation, mais je ressentais l’envie amère d’agacer Asrion. Ce n’était pas la première contrariété. Je m’étais, après tout, révélée être une élève difficile pour lui; j’étais distraite, sceptique au mieux, voire tout à fait cynique. Il disait que je transformais l’air que j’inspirais en sarcasme. Mais s’il faisait quelques remarques pointues, il ne se laissait jamais perdre patience. Toujours, il essayait d’une façon différente de me faire comprendre ce qui m’échappait.
Je pense qu’il me voyait comme l’une de ses créations; il disait souvent que ses oeuvres étaient les échos de la Lumière, sa voix, la beauté qu’elle instille en tout chose. Il estime qu’élever quelqu’un dans cette voie est comme mettre au monde une âme de bien.
J’ai soupiré. Je ne voulais pas perdre mon ressentiment, certes puéril et éphémère, contre lui. Le livre était toujours devant moi. Les flacons d’encres, en désordre, et le bois taché de peinture, sous les plumes et les chiffons. Sur la page, les couleurs avaient coulé, déformant les fins motifs. Je doutais de pouvoir rattraper ça.

*

«Quoi ? Qu’avez-vous dit ?»

«Tu le sais. Tu n’as pas la foi. Tu ne crois pas en la Lumière. Alors quel est le chemin de l’illumination ? C’est simple : c’est la vérité. Tu dois voir par toi-même.»
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Devi Daenth
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MessageSujet: Re: La solitude des rois   Jeu 1 Juin - 17:27

Il me fit peindre. Il me fit sculpter. Dessiner. Graver. Danser.
Il m’apprit à jouer six airs à la harpe, quinze au luth, douze au piano et trois à l’orgue. Il m’enseigna les danses de cours des royaumes humains. Il me fit préparer de l’encens. Tailler des chandelles. Il me fit chanter les cantiques de l’église, qu’il affirmait être la plus belle chose que les prêtres eussent créée.
Il insista pour que je médite des nuits entières dans la nef, avec la seule compagnie du silence et des fantômes du passé assis sur les bancs vides.
Il me fit allumer et éteindre plus de bougies que je ne pourrais en compter de toutes les façons qui lui traversaient l’esprit. Il me fit inventer toutes sortes d’histoires sur les scènes que représentaient les vitraux.

Il était inépuisable. Perpétuellement enjoué. D’une patience exaspérante. Son enthousiasme était contagieux, ce qui me gardait pour le moment encore de quitter les lieux; il n’évoquait la Lumière que par bribes, quelques mots ici ou là. Lorsque je lui avais parlé des trois vertus, il m’avait regardée avec un étonnement sincère.

«Tout homme devrait les respecter. Il ne devrait même y avoir besoin de les énoncer. » Et ce fut tout.

Je l’observais à la dérobée, quand il travaillait. Etait-ce le temps passé ensemble, ou son enseignement vagabond, je l’ignore, mais ma conscience se faisait plus aiguisée, et à la fois plus ouverte; comme une voile qui prenait le vent - il me semblait qu’une assurance sereine croissait, quelque part, comme un savoir que j’ignorais posséder mais qui était pourtant bien là. Comme un esprit latent, en sommeil, qui s’étirait doucement vers un éveil proche.

Je voyais le reflet de cet esprit dans son regard lorsqu’il se penchait sur ses oeuvres. Je le voyais dans ses gestes sûrs, inexorables, tranquilles. Il ne savait pas seulement consciemment ce qu’il faisait, il ressentait cette certitude jusque dans la moelle de ses os, claire comme le tintement d’un cristal. Et dans ces moments de plénitude, il créait. Je restais à l’écart, sans un mot, car les seules paroles qui lui échappaient alors, qu’elles me soient ou non destinées, semblaient n’avoir aucune cohérence. Aucun sens.

Il créait. Cela l’illuminait d’un bonheur d’enfant. Mais comme un enfant, il demeurait aveugle à tout le reste. Il était enfermé au sommet de sa pâle tour béate, insouciant, comme si le monde entier ne le concernait que dans la mesure où il lui procurait ses matériaux.
Comment aurais-je pu juger ? Je ne le connaissais après tout que très peu. Mais je sentais qu’il se cachait. Je percevais sa fuite inconsciente comme une ombre dans la plus parfaite des lumières.
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MessageSujet: Re: La solitude des rois   Jeu 8 Juin - 15:35

J’ai profité d’un de ces rares jours où Asrion quittait son refuge pour gagner la ville, en quête d’approvisionnement et de matériaux. Je l’ai regardé s’éloigner par le dôme, jusqu’à ce que la forêt l’engloutisse. Puis je me suis mise à fouiner.
Je ne pouvais m’empêcher d’en ressentir un léger pincement, car je n’aime pas, quelqu’en soit les raisons, salir ma propre honnêteté; mais c’était nécessaire, cette fois, car l’apprentissage que j’avais entrepris auprès de lui ne reposait que sur une chose : la confiance. Et maintenant qu’elle était émoussée, j’avais besoin de réponses. Qu’il se refusait à fournir.

Il avait établi son plus personnel des sanctuaires dans l’une des cellules de la chapelle, dont j’ai été surprise de trouver la porte ouverte, signe indéniable de la confiance qu’il me rendait en retour, et que je m’apprêtais à amoindrir. Encore un pincement de remords.
Je n’ai hésité qu’un instant avant d’entrer.
Je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre. La pièce reflétait le dôme : un des capharnaüms que seul le maître des lieux doit comprendre. L’ordre intrinsèque au chaos.
J’ai ignoré l’armoire, survolé les piles de feuilles tachées d’encre sur le bureau, les livres ouverts jetés en vrac, le lit à peine défait; je me suis en revanche penchée sur le coffre qui ornait, seul, le dernier mur de la chambre. Le seul élément droit, propre, intact de la pièce.

La clé était restée sur la serrure. Je l’ai tournée sans qu’elle émette de grincement et soulevé le lourd couvercle.
Il n’était guère rempli. J’ai sorti de là un épais fourreau de cuir renforcé, lissé par le passage du temps. L’épée que j’en ai tirée n’avait rien de commun. Elle était longue, ébréchée, et semblait constituée d’un étrange métal gris sombre et légèrement vitreux. Du doigt, j’ai effleuré l’inscription qui courait sur la lame, depuis la garde. Darag Ni El. N’ayant aucune idée du sens de ces mots, j’ai mis l’épée de côté.
Puis j’ai effleuré du bout des doigts un coffret de bois odorant. Il pesait lourd, diablement lourd. L’intérieur était garni de feuilles, de symboles gravés et teint d’ocre; cela ressemblait à la sorcellerie des moissons que l’on pratiquait assidûment ici, dans le Twelyth Mael, mais j’étais étonnée qu’Asrion en soit un adepte. Tout cela protégeait un sac de velours noir, déformé par son contenu.

J’ai involontairement frémi en le vidant. Il contenait quelques figurines, que je supposais sculptées de la main d’Asrion, mais je n’avais jamais rien vu de tel. J’avais beau les tourner entre mes doigts, je peinais à leur donner un sens. Aucune ne se ressemblait et aucune n’était du même matériau. Il y en avait une de bois pâle, de pierre verdâtre, d’obsidienne insondable.
A les regarder j’étais prise d’une étrange inquiétude, comme si la seule vue de ces choses me mettait mal à l’aise. Ce n’était que des formes sans queue ni tête, difformes, boursouflées, pourvues de trop de membres, trop d’yeux, trop de bouches et trop de tentacules. Pourquoi avoir inventé tout cela ? Pourquoi les avoir gardées celées avec tant de précautions ?
Elles étaient froides entre mes mains. Je ne pouvais en détacher mon regard.
Je me suis sentie frissonner, de très loin, comme si mon esprit avait cessé de prendre mon corps en compte, comme s’il essayait d’écouter quelque chose qui tentait de communiquer, de saisir les volutes d’un souvenir oublié.
J’ai frissonné plus violemment. Avec une certaine réticence, j’ai remis les figurines dans leur sac de velours, que j’ai refermé d’un noeud serré, serré, serré.

La dernière chose que contenait le coffre était une liasse de feuillets jaunis. Aucun n’était complètement vierge, car ils comportaient tous la même entête : «Lucy.»
En dessous se devinait l’écheveau d’un début de phrase, noyée d’encre. Des lettres. Jamais écrites. Jamais envoyées.

Asrion est revenu les mains vides mais je n’y ai prêté aucune attention.
Je l’ai regardé approcher du globe de bronze qu’il polissait depuis des jours.
«Qui est Lucy ?»
Sa main levée vers la surface de la sphère s’est arrêtée juste avant de l’effleurer. Non pas net, mais doucement, comme une coulée de givre achevant de cristalliser.
Je l’ai vue trembler.
J’ai vu la démence qui sous-tendait tout son être.
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Devi Daenth
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MessageSujet: Re: La solitude des rois   Lun 10 Juil - 13:04

«Si tu veux vraiment te connaître, marche jusqu’à ce que plus personne ne connaisse ton nom. Tous les hommes sont égaux devant le voyage. C’est un grand professeur, aussi amer qu’une potion et plus cruel qu’un miroir. Une longue route t’en apprendra davantage sur ton compte que cent ans d’examen de conscience.»

La première chose à toucher ma conscience fut la douleur. Mon sommeil s’est froissé autour d’elle comme une feuille de papier - elle irradiait de mes articulations, serrées contre une surface dure depuis un sacré bout de temps.
J’ai remué pour trouver une position plus confortable, progressant encore sous la surface, jusqu’à ce qu’elle éclate dans une explosion de panique : je ne pouvais pas bouger. J’étais dans…
Dans quoi ?

Un cercueil. C’était un cercueil. J’étais prise au piège, enterrée vive.
Le noir était total, et sous mes mains le bois semait des échardes. Mes jambes étaient tordues dans une position inconfortable, mais tout cela n’était rien. Je m’étouffais d’horreur. Sortir d’ici. Sortir ! Sortir !
Puis, à force de ruer contre les parois, l’une d’entre elle a fini par céder; en fait, elle s’est ouverte sur un grincement, révélant la pâle clarté nocturne.
J’ai jailli de là et rampé sur le sol dallé. La crise de claustrophobie a mis de bien longues minutes à s’apaiser, de longues minutes allongée sur les dalles froides, à fixer la nuit à travers le verre du dôme. A simplement respirer.

Ce n’était qu’un placard.
J’ai vacillé en me redressant. Je me souvenais d’Asrion me faisant entrer là-dedans, malgré mes réticences, après une journée de jeûn et de méditation. Mais encore une fois, je m’étais laissée convaincre quand il m’avait expliqué la marche à suivre.

Le dôme était plongé dans l’obscurité mais j’en connaissais désormais tous les recoins. L’absence d’Asrion était plus inquiétante, mais je n’y pouvais rien. Il n’était pas là.

L’escalier et la nef étaient également privés de toute lumière. Il y régnait un silence surnaturel qui avait quelque chose de pesant.

«Ne croise la lumière d’aucune bougie. D’aucune chandelle. D’aucune torche.»

J’ai ouvert la lourde porte et risqué quelques pas à l’extérieur. La texture soyeuse du silence était étoffée par les murmures du vent dans la chevelure des arbres. Tout semblait en attente. Immobile. En suspens.
Alors j’ai pivoté et laissé échapper mon souffle. Il s’est condensé devant moi, comme au coeur de l’hiver, avant de se dissiper. Lentement.
Lorsque je me suis de nouveau tournée pour faire face au reste du domaine, tout semblait changé.

Premièrement, le ciel était noir. Entièrement noir. Sans lunes. Sans étoiles. Sans lumière.
Ensuite, tout n’était pas obscur. Tout, absolument tout, irradiait sa propre clarté, qui l’éclairait de l’intérieur sans pour autant se projeter aux alentours. Une clarté blafarde, pâle, maladive, et un rien violacée.
Dans cet environnement à l’étrange luminosité, les ombres étaient libres et débridées. Elles dansaient.


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MessageSujet: Re: La solitude des rois   Lun 10 Juil - 13:29

Elles dansaient une valse à en perdre l’esprit, une valse arythmique comme un coeur malade, sans logique, sans début ni fin, sans musique. Régulièrement, elles se boursouflaient, elles prenaient du relief, du volume, jusqu’à éclater en lourdes bulles, jusqu’à accoucher de formes inhumaines, de membres difformes, tordus, à la chair trop pâle - ces créatures fuyaient ensuite pour la plupart, cherchant à se perdre de nouveau dans les ténèbres dont elles étaient issues. Toutes, cependant, ne parvenaient pas à dissoudre leurs chairs grotesques. Celles qui restaient faisaient des efforts peu ragoûtants pour se réagencer, réorganiser leur conformation pour s’adapter à leur nouvel environnement; souvent sans trop de succès, et elles tombaient alors, roulaient comme des nains ivres ou des enfants.

J’étais là à les observer depuis un temps qui traînait déjà en longueur. J’avais oublié de respirer, mais ici, cela semblait ne faire aucune différence.
J’ai fait un pas qui a créé une étrange résonnance. Les bêtes de chair ont pivoté vers moi, levant des parodies de visages dans ma direction, des faciès pourvus d’yeux embryonnaires, d’une arête de nez imprécise, et d’une bouche pourvue de trop de dents qui émettait à intervalle régulier un insoutenable bruit de succion.
Réprimant un frisson de dégoût je me suis dirigée, d’un pas de somnambule, en direction du cimetière, derrière la chapelle. Asrion ne l’avait jamais vraiment entretenu, et les herbes hautes, les ronces et les plantes déposées par les visiteurs et qui avaient fini par prendre racine recouvraient souvent les tombes, dissimulant les noms, les dates, effaçant presque complètement la présence des défunts.
Ici, toutes les pierres tombales étaient dégagées, et les noms brillaient sinistrement. Toutes les tombes, toutes les cryptes, tous les caveaux étaient ouverts et béaient, sombres, noirs, et vides.

Je me suis approchée à petits pas, suivie par les créatures de chair comme une nuée d’enfants sans personne d’autre à qui se raccrocher - certaines restaient à distance, en lisière de mon regard, tandis que les autres - ô, les autres - cherchaient le contact. Un contact moite, tout à la fois froid et fiévreux. Déplaisant.

Les noms ne m’évoquaient rien du tout. Mais ils n’avaient rien de gilnéen, et les dates n’étaient pas passées. J’avais du mal à les déchiffrer, tant les lettres semblaient bouger, changer, muer sous mon regard.
Sauf une.
Devi Evindra Daenth.

Et dans la tombe ...


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MessageSujet: Re: La solitude des rois   Lun 10 Juil - 13:31

Je hurle.

Mes yeux aveugles en ont trop vu. J’ai croisé le regard du Vide.

Je hurle.
Tout hurle.
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MessageSujet: Re: La solitude des rois   Lun 10 Juil - 13:34

Debout sur la jetée
Avant l'aube
J'ai cru manquer l'aurore
La lumière d'un soleil faux
Quelques heures, encore,
Pourra-t-il jamais sécher
L'immensité de cette peine ?

Le vent se lève
Et pousse à travers le ciel
Cette écume pâle
Des rocs qui se consument
Et l'ombre grise
De mon regard aveugle
Ne goûte plus les couleurs

Une aube viendra
Embrasant la mer
Que je ne verrais plus
Peut-être dormirais-je
Peut-être que les monstres viendront
Pour abattre mes rêves
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