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 La neige rappelle à l'extérieur

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Findol
Lieutenant
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MessageSujet: La neige rappelle à l'extérieur   Lun 13 Mar - 18:55

Les événements de ce texte pourraient être situés entre les deux derniers soirs importants de la campagne de Haut-roc, bien que la notion même de temps y soit plutôt relative.






Il se tenait en une salle noire, confortablement installé. Les murs étaient tout-à-fait opaques et, bien qu'aucune lumière ne fusât du dehors, il voyait distinctement les formes et couleurs. Deux pièces dans sa main, la première tachée de sang ; il l'essuya sur sa manche, mais la tache revint. Alors il la jeta au loin. Aucun bruit, elle n'était sûrement pas tombée, comme tout le monde. Par ailleurs, il était seul avec son reflet, un miroir remplaçant l'unique porte du bureau.
C'était un elfe au regard vide, au visage rougi par l'insondable, l'oreille rongée par une balle. Sa peau blanche comme l'ivoire craquelait par endroits et recouvrait le sol d'une mare de calcaire. Il ne pouvait parler, mais une voix chargée d'émotion surgit comme le fauve des broussailles.

"Tu as changé de nom : mais encore ?" L'atmosphère se faisait plus pesante à chaque instant. "Tu n'as jamais cherché la rédemption." Il eut cette espèce de pincement au cœur, plus douloureux encore qu'un coup de poignard.
Suite à cela, la main tremblante et ridée d'un vieillard parut dans la pénombre, et elle tenait la pièce.
Mais le vent balaya ses craintes, et la neige les cristallisa. Il faisait maintenant face à la mort et sa lame runique.

L'armure en saronite de Vash'nor portait à ses yeux l'éclat d'un diamant pris dans l'obscurité, et son casque reflétait un fléau plus ancien ; et la peur.

"Fuis." Sa barrière ne tiendrait pas longtemps, un enfant ne peut avancer à contre-courant. "Fuis." Brynt était sûrement morte, sans être la seule, et le Père reprenait des forces à deux pas, dans son dos. "Fuis." Le laisser ? Hors de question. "Fuis." Au prochain coup, il s'en irait rejoindre les siens.
"Fuis." C'était plus fort que lui. Et la figure du chevalier qui se déformait à chaque pas enveloppait déjà le ciel de nuit. Cette fois c'était bien fini : la pièce unique ruisselait à son tour. Pourtant, ce sang n'était pas le sien.

"As tu trouvé ma couronne ?" Le décor se fissura au profit de l'ancien. Ici, un petit seigneur portait une collerette bleu-roi et lui tendait sa main frêle. A nouveau plongé dans ce morne espace, Findol contemplait son passé, sans fléchir. En retour, l'enfant commença à s'exciter, saisit ses chausses pour le secouer en hurlant avec un aplomb inattendu : "Donne la moi, maintenant. J'en ai assez d'attendre !" Il bredouilla sans qu'un son ne perce, préférant l'apaiser – en vain. "Voleur ! Menteur ! Tu me l'avais promis." Et l'autre disparut aussi brutalement qu'il était survenu.
Les murmures, eux, avaient déjà repris, sifflants, lancinants.


La pièce scintillait de mille couleurs, parcourues par des rangées entières de silhouettes encapuchonnées, sans genre ni visages. On ne se souvient pas de toutes les fourmis écrasées en sa plus tendre enfance. Les voix se chevauchaient sans qu'aucune ne se démarque – toutes grises avec la mort comme seul écho. A son tour, il implora, et les formes se mêlèrent les unes aux autres en une masse compacte, drapée dans son voile écarlate. Et tout fut ombre.
Comme l'espace se tord autour de soi, ou semble s'étirer au gré des fantasmes, il paraissait y avoir dans cette salle plus d'individus qu'en plein jour. Des bras s'y dessinaient, des figures familières, innombrables.

"Tu n'étais pas comme ça autrefois." C'était la voix d'Arthée, douce prêtresse et premier amour. Elle résonnait à ses oreilles comme le son délicat d'un carillon, et ce malgré la gravité du ton. Même sans la voir, il pouvait sentir sa présence, elle n'était pas seule. D'autres la flanquaient : Rethiel et ses épaulettes courbées, feu son maître Enthal, et surtout Pairo, son propre frère. Il avait même posé une main sur son épaule. Comment ne pas reconnaître ce toucher chaleureux et distant à la fois ? "Tu m'as beaucoup déçu, Daena."Tant qu'ils étaient là, leur propos l'importait peu, ce fut là sa première erreur.
Comme s'il était éclairé par la flamme vacillante d'une bougie, Pairo se présenta avec l'horreur inscrite sur son visage, barré par la morsure d'une lame runique et raccommodé par le fil. Il n'appartenait déjà plus au monde des vivants, et affichait fièrement le visage brisé comme emblème en ce qu'il était, fidèle serviteur de la Dame Noire.

"Il ne sert à rien de lutter." Pris d'effroi, Findol eut un mouvement de recul, et son frère s'effaça aussitôt, comme les trois autres qui n'étaient pas même sortis de l'ombre. L'espace mua de plus belle, s'allongea. Tout y était sec désormais, et ces murs couverts de symboles anciens l'avaient marqué à jamais.

Il était plongé dans ce tombeau d'Uldum, incapable de faire face. Ses camarades fuyaient à toutes jambes, invités par d'autres qui envoyaient des cordes pour couvrir la retraite. Lui se tenait là, sous le couvert de sa fragile barrière, l'esprit assailli par des paroles aussi abjectes que la créature qui se tenait face à lui. Pourtant, quelque chose rendait les murmures supportables, cette même voix qui s'y superposait :
"Ici, tu obtiendras la force.", il se rappelait l'avoir entendue quelques instants plus tôt, alors que Nikolaus s'approchait à peine du puits, que rien ne laissait présager l'arrivée d'un agent des anciens dieux. "Avance, et tu sauras.", était-ce sa conscience ? Recherchait-il à ce point la gloire, celle qui l'échoyait jadis ? C'était pourtant cousu de fil blanc.
Il sentit la morsure du vide sur son visage, plus que le reste du corps, moins marqué. Moins visible. L'apparence a ça de tragique qu'elle nous suit partout.

L'elfe plongea sa main dans une motte de sable fin et reconnut les vastes plaines de Silithus, comme la pièce qui s'y trouvait, sa face noircie et cabossée. C'est donc ici qu'il avait oublié son pendentif. Mais quel pendentif ? Celui qu'il portait à son cou, toujours.
Cette fois encore, il retrouva l'obscurité d'une salle.
Seulement, elle n'était qu'illusoire, car de toute part des fenêtres ouvertes donnaient sur son domaine, ravagé par les flammes et la vague mortifère, comme un rivage au lendemain d'une marée haute. Seul et frappé de stupeur, il était bien incapable de descendre pour faire un constat des dégâts. De toute manière, ils étaient sûrement morts : le boulanger, son maître d'armes, Pairo. Et Adonis.
Non.
Pas lui.
Le Fléau n'y était pour rien.
Il l'avait tué.

"Les gens auxquels je ne suis pas lié, je m'en contrefiche." Il pivota, reconnaissant sa propre voix, et assista impuissant à l'injustice dont il était juge et accusé à la fois. Son ambition avait semé une graine de folie en son meilleur  élément, le plus fidèle : Adonis le preux, ici dans sa plus belle armure, qui avait eu l'audace de l'agresser. De sorte à ne pas se salir les mains, il avait provoqué un ultime assaut, et s'était attendu à la réponse de son frère, forcé de le défendre. Le corps de l'agent pourrissait dans la fosse commune désormais. Que lui avait-il reproché, sinon de sacrifier des innocents au besoin ? Pouvait-on l'en blâmer ? La voix était encore là :
"Le sang des traîtres doit couler." Tranquille.

Des barreaux maintenant, et l'odeur de soufre mêlée au froid caractéristique des dunes enneigées de Givrefeu. Malgré sa détention, la position n'était pas inconfortable. Installé sur un tabouret, l'elfe annotait des parchemins, à peine distrait par le fracas des pioches sur l'enceinte quelques dizaines de mètres plus bas. S'il avait été seul et isolé de tout, son esprit ne l'aurait sans doute pas supporté, mais il arrivait à Veille-ombres d'aller à sa rencontre, et ainsi pouvaient-ils échanger leurs opinions sur le monde, les armes employées par chacun des deux partis. Naturellement, il ne s'agissait que d'un stratagème pour rallier l'ancien magistère à sa cause, mais ce dernier en jouait, se sachant privilégié malgré sa condition précaire.
L'autre était arrivé, le visage toujours dissimulé par cette lourde capuche, lorsqu'il avait encore ses deux bras. Une voix gutturale s'éleva, et ils entamèrent la conversation : "Avez vous pris une décision, Lieutenant ?
- Elle est prise, en effet.
- Et qu'en est-il alors ?
S'enquit-il, impatient.
- Mon cœur est partagé. Votre cause est juste, mais je n'apprécie guère ces méthodes. Prouvez que vous avez la force nécessaire et je vous rejoindrai. Si et seulement si vous parvenez à vaincre la Rétribution, je me rangerai à vos côtés, car mon esprit n'est pas ici."

Avait-il trahi ses convictions ? A quoi bon lutter ; il aurait pu se faire tuer à tout moment ; Veille-ombres était certes patient, mais pas dupe. Lui-même parlait d'un autre, cette ombre qui, depuis toujours plane sur son existence.
Et cette présence, il l'avait ressentie dans sa chair.
Enfin, l'insidieuse forteresse s'envola, faisant place à la chambre noire et ses démons. Deux hommes s'y tenaient, l'un sortant à peine de sa prime jeunesse, et l'autre arraché à celle-ci par l'innommable. L'un avait été son élève, quoi que trop brièvement, et l'autre son pion, cette créature qu'il préférait tenir sous surveillance. Tous deux partageaient un même destin, et portaient en eux les traces d'une mort consentie.


Luderick se tenait, bringuebalant, chaque membre disloqué par sa chute. Le jeune mage soutenait le regard du maître sans crainte, "Pourquoi ne l'avez vous pas mieux protégée, Lieutenant ? Avec vos pouvoirs, ça ne devait pas être si difficile." Elizra était morte, et leurs liens brisés comme ses os. Il pleurait, ses larmes formaient de maigres flocons sur un visage qui n'avait jamais été pâle.
Isariel, l'épouvantail du Norfendre, dissimulait sous de longues manches ses poignets scarifiés, le regard éternellement fuyant, son menton tremblant. "J'ai cherché la Lumière par delà les ténèbres, mais la prison m'en avait écarté. Il n'y avait plus d'espoir." Il lui avait interdit de connaître, interdit de s'assumer. Interdit de dissimuler et se dévoiler. En outre, interdit de vivre.

Alors que les murs commençaient à trembler, que des centaines de mains frappaient en rythme sur les battants ; alors que l'air commençait à manquer, que son regard se perdait dans le vague ; leurs yeux se mirent à saigner. Mais ce n'était pas du sang rouge, fluide et coulant en rivière, il était noir comme la suie, et surtout éprouvant. Une mare d'ébène bullait bientôt à ses pieds, s'élevait, éclatait pour le recouvrir. Le niveau montait, lui ne parvenait à se débattre, ses membres alourdis s'affaissaient, ses chevilles ployaient sous l'effort, et il chutait.
Vint une salle blanche, interminable, le plafond aussi, lisse et vierge de tout. Close mais lumineuse, il s'y tenait sans ombre, avec son reflet et ses deux pièces.- Tiens, la seconde est revenue.
- J'aurai cette couronne, quoi qu'il advienne, je ne reculerai devant rien. J'obtiens toujours ce que je désire.

Il plongea en son fort intérieur et vit encore cet enfant recroquevillé, seul dans son espace. Il tenait ses genoux contre son front en sanglotant.



* * * *


J'ai voulu m'approcher pour lui tendre la main, mais il s'en saisit, plongea ses ongles dans ma peau froide. Je ne sentais rien. Ses yeux étaient injectés de sang et ses joues brillaient des larmes qui ne cessaient de les recouvrir.
Il se mit à hurler :"Je l'ai vu dans le ruisseau !" Je le secouai. "Ce pendentif le prouve !", je le giflai sans réponse ; pis-encore, à ses cris se superposaient de nombreux autres, d'hommes et de femmes, nobles et roturiers, agents et paysans. Mes oreilles sifflaient. Mes mains tremblaient.

Aveuglé par la rage, j'attrapai la cordelette qui retenait à son cou le pendentif aux airs de fétiche vaudou, et la tirai de toutes mes forces. Je sentais sa peur. Il tremblait, bavait. Dans quelques instants, son cœur cesserait de battre.

"Non !" Le tonnerre tonna, et une voix unique s'éleva, pareille au clairon du saint des saints. "Non." Un homme d'âge avancé, en bure et à la barbe fournie m'avait interrompu, et je ne sentais déjà plus la vie s'écouler entre mes doigts. La neige tombait de plus belle, mais nous étions en intérieur.
De part et d'autre de mon champ de vision s'étiraient les majestueux arcs boutants de la cathédrale de la Lumière, et un halo pâle traversait la salle entière pour envelopper le corps meurtri du garçon, celui que j'avais été autrefois.
Puisque je me tenais accroupi, la figure du père Tarhmor parut avec une écrasante sévérité par delà cette lumière totale et englobante. Allais-je tuer cet enfant ? Une femme à la chevelure blonde comme les blés se tenait à ses côtés, Arthée et sa robe d'une blancheur immaculée. Évidemment, ces deux-là n'auraient pu se rencontrer, ayant vécu à des époques bien trop éloignées. Ces êtres de foi aux mœurs inflexibles, seuls guides du cœur plongé dans l'obscurité la plus totale.
Pourquoi avais-je alors si froid ? Le saint édifice accueillait dévots et miséreux sans compter en ce qu'il était, l'incarnation même de Sa grandeur. J'avais toujours été correct avec les clercs, alors pourquoi ? Une seconde jeune femme les avait rejoints, le visage sujet des pires sévices, le corps même déchiré par l'accablement courageux de ceux qui sont prêts à se sacrifier pour une cause. Et malgré son regard unique, sa manche flottant dans le vent comme un étendard, je compris qu'elle avait ici sa place, dans la Lumière. La neige n'était là que pour me rappeler à l'extérieur.

"En effet, nous ne nous ressemblons vraiment pas."
Pourquoi l'enviais-je ? A quoi bon préférer la chaleur des âmes pures au froid hivernal quand elle ne s'obtient qu'au prix du sang et des larmes ?


"Prends le. Il est à toi. Il renferme tes rêves, tes craintes." Cette voix là ne ressemblait à aucune autre. Et ne provenait d'aucun des trois procureurs. Relevant le menton, je m'aperçus que la face du prêtre aveugle muait : ses dents tombaient, ses cheveux se décomposaient et sa peau se flétrissait par endroits. Il tendait la main.
Je saisis mon propre pendentif – C'est vrai qu'il était toujours là. Un voile maussade retomba donc sur la scène, et je fermai les yeux pour échapper à cette condamnation.

En serrant le poing, je remarquai que la pièce n'avait pas bougé. Le contact froid du métal paraissait bien réel, faisait-il partie de mon rêve lui aussi ? Je me redressai, encore ébranlé, et cherchai du regard un je ne sais quoi qui me faisait défaut.
Dans le noir complet, ce vieillard me tendait toujours la main, mon autre pièce enfouie dans le creux de sa paume. L'espace d'un instant, il me sembla que cette main fût celle d'un enfant, dont la peau diaphane et les yeux couleur crépuscule reflétaient plus de sagesse qu'un peuple entier à son apogée.
Je ne le voyais pas pour la première fois.
Mais je n'en voulais pas.
Tournant les talons à cette apparition, j'engageai une nouvelle marche vers le rien du tout, espérant y trouver enfin une sorte de paix. Il m'arrivait de détourner le regard, à tort car les flancs me livraient des visions d'Enfer.
Sharps se tenant la gorge couverte de sang coagulé pour empêcher sa tête de chuter.
"Eh bien Lieutenant, il va falloir recoudre ça !"
Varner au visage picoré, aux yeux crevés, un corbeau coassant sur son épaule basse.
"J'aurais bien besoin d'un œil, Lieutenant, ceux-ci me font défaut."

Je me bouchai les oreilles comme un gosse, n'en étais-je pas un après tout ? Les rêves permettent toute sorte de choses, d'ailleurs il eût semblé à un témoin que je devenais plus léger, du moins s'il était encore capable de penser. Les images de gauche et de droite défilaient, et je les fuyais.
Bientôt on commença à me barrer la route.
"Mais votre grandeur, si Fauche-soleil nous surprend ?
- Tuez le, ce n'est toujours qu'un petit sorcier de campagne."

Un écho de mon être s'entretenait avec des hommes masqués, les envoyait quérir l'arme en devenir. Cette créature abjecte qui devait grandir à mes côtés, car j'en avais décidé ainsi. Un souvenir à la fois proche et lointain de cette période précédant la chute.

J'aperçus plus loin la silhouette difforme d'un garçon au nez porcin, aux yeux rivés sur cette épée qui n'avait jamais baigné dans le sang. Lui-même n'avait jamais été doux, et son regard trahissait une éducation outrancièrement stricte, mais il n'avait jamais été question de tuer. Cette scène, quand trois agents parmi les meilleurs avaient cédé au fil d'une épée conjurée, je n'y avais pas assisté. Je ne pouvais qu'imaginer le désarroi d'un être au faciès plus grotesque encore que son origine bâtarde. Douze ou treize ans avaient suffi à l'arracher à l'innocence, le confronter à la mort.
Qui de nous deux était alors le plus monstrueux ?

Je décidai de fermer les yeux et de presser le pas. Un vent contraire me poussait vers l'arrière, mais je ne ralentirais plus.
Hélas, poursuivant ainsi ma course, je croisai à nouveau Veille-ombres peu avant sa mort, Brynt se tenant à ses côtés. Son unique œil pleurait, tandis que l'autre fou m'adressait de grands gestes insignifiants ; même aveugle, je ne pouvais pas le rater. Je trébuchai alors, comme ça, sans autre raison que la maladresse. La cheville foulée me lançait terriblement. "Faites fondre ce glacier." Puis plus rien – pas un souffle, pas un mot. Juste la nuit.
Je me recroquevillai pour laisser passer le temps, libéré de cette tourmente, enfin au calme, mais on vint me secouer.
Relevant le menton, je tombai nez à nez avec le jeune demi-elfe aux cheveux charbon qui m'avait mené au seuil du manoir, au lendemain de ma longue convalescence. "Tout va bien ?" Question stupide, comment cela pouvait-il aller ? Chaque figure du rêve souhaitait ma mort.
Comme un pantin désarticulé, je me laissai relever et tirer par la manche, guidé lentement et sûrement vers la Lumière. Quel garçon surprenant.

Alors que nous traversions le champ des possibles, j'aperçus la tour, mon domaine, les bougainvilliers foisonnant en ville et par delà nos bois comme cette couronne étincelante, plus volatile encore qu'une étoile sur le déclin. Les cordes d'une lyre vibraient au rythmes de mes pas hésitants, et je vis enfin Père, Mère ; Pairo, mon maître Enthal et son fils Citerio ; Rethiel, Adonis et même un Tahriel plus âgé – la pipe au bec ; un dernier se tenait dans leur dos.
Je ne voyais pas son visage, mais il était grand, sa tenue finement ouvragée brûlait ma rétine comme le Soleil, et ses longs cheveux bleus caressaient la terre des hommes. Faits d'or comme la pièce, ses yeux de feu me paralysaient.
Tout sembla s'effacer au profit de celui-ci, et il me tendit la main.

"Qui êtes vous ?" J'avais momentanément retrouvé l'usage de la parole. Lui ne bougeait pas d'un pouce, certainement pas enclin à répondre. Sa haute silhouette se perdait dans l'ombre, cependant que son bras demeurait, que ses ongles s'allongeaient. Il était redevenu un vieillard.
"Qui êtes vous ?" Cet homme, je le connaissais.
Cette forte personnalité qui m'avait toujours conseillé. Ce que j'avais pris pour un éclat de conscience. Un vieil oracle. Un enfant malicieux. Un seigneur d'autrefois.
"Qui êtes vous ?" Un passant. Un visage oublié. Mon reflet. Une image. "Qu'attendez vous de moi ?" Un simple pendentif. Une pièce sans face.
Enfin, il répondit. Sa voix semblait ricocher sur toutes les parois de mon esprit déchiré, profonde comme l'infini océan.


"Enfin tu prends conscience de mon existence, je n'en attendais pas moins d'un écho. Car je suis ton passé, ton avenir, pourrais-être ton présent aussi. Moi seul suis à même de rendre à notre belle famille la gloire des premiers jours."
Son ton avait ce quelque chose de divin qui écarte les foules, qui fait battre les cœurs. Même si je l'avais voulu, je n'aurais pu y répondre. Même s'il était une crainte, je ne pouvais l'abhorrer.

"A l'aube de la Guerre, nous étions parmi les plus grands. J'étais un puissant, Prince parmi les vulgaires. Pontos Elensar, le premier. Findol Daena, je t'ai fait à mon image, tu es ma pupille, mon ambition. Vois plutôt ce que je tiens à t'offrir."

Nous revînmes au blanc, et tout se déchira. Les murs volèrent en éclat et les senteurs du sanctuaire m'envahirent. Des arbres rougeauds à perte de vue, une ceinture rocailleuse enlaçant la plus haute tour de marbre, couverte de lierre et de liserons bleus. Les collines se dressaient avec orgueil, pourtant dominées par les obélisques aux bases parsemées d'iris. Tout semblait clair à présent : ce lieu qui n'existait plus, mon domaine en avait été le pâle reflet. Ce Royaume auquel j'aspirais aurait pu le prendre pour base, oui. J'allais me relever, vivre à nouveau sans un regard en arrière.
"Tu n'as plus à faire d'efforts. Aujourd'hui, je m'occupe de tout."
J'étais comme un enfant dans les bras de son père. Ne l'était-il pas à sa façon ? puisque j'allais me fondre dans son corps immense. Ces troubles m'avaient fatigué, et je méritais bien un temps de paix. Un temps dans la lumière, de retour chez moi.
Mais un temps seulement.

"Et ce jusqu'à la fin." Soufflait-il.
De quoi parlait-il ?
"Je t'ai fait." Murmurait-il.
N'avais-je jamais été libre ?
"Abandonne ces idées." Susurrait-il.
N'avais-je jamais pensé ?
"Sois à moi." Marmonnait-il.
Non !

Je le repoussai, en sueur. Ce monde idéal qui m'enlaçait de ses bras chatoyants me terrorisait désormais. "Que fais-tu ?" Je devais me réveiller, maintenant. "C'est pour ton bien."
Il approchait sa main de mon unique pièce pour la saisir. Que pouvait-il bien faire de ce morceau de métal froid, noirci par le sang coagulé ? Je l'allais cependant retirer, instinctivement. Il semblait ainsi que ma vie entière se tenait en deux bouts : l'un écorché, souillé par la honte, et l'autre plaqué or. S'il s'en était emparé, je n'aurais plus été moi-même. Plus jamais.
Je revivais donc l'expérience déplaisante de la possession, me figurant le faciès déchiré par les souffrances d'une banshee hurlante.


"Recule, monstre. Je le repoussai d'un geste.
- Que t'arrive-t-il ?"
Et réalisai seulement que cet espace était le mien, qu'il m'était possible de le plier à loisir. Alors j'ai hurlé : un vent emporta les ruines d'un domaine englouti par les âges. Nous nous retrouvions à nouveau seuls, rien que lui et moi, face à face. Bien que des siècles nous séparaient à présent, je me sentais capable de prendre les choses en main. Il m'avait longtemps guidé, bien trop longtemps. Comment avais-je pu me laisser porter ? Cet infâme. Pourtant il n'était pas la personne que je haïssais le plus, non. Il n'était pas responsable des tragédies, jadis nées de l'ambition d'une statue de marbre.
Mais il était encore possible de faire machine arrière. Veille-ombres l'avait prouvé. N'avait-il pas pris conscience de la présence de cet autre ? "Il est puissant, bien plus que moi. Et je suis bien plus puissant que vous."Pourrais-je alors espérer le défaire ?
Avais-je eu besoin de force pour protéger Chantesang ?
Avais-je eu besoin d'un cœur pour pleurer un défunt ?
Tout ce qui importait : être soi-même. Et non le reflet d'un antique serpent.
J'avais appris à assumer, maintenant il fallait surmonter, et souder les deux parts d'un même être : le masque et son âme. En outre, il ne restait qu'une chose à faire.
Je devais me débarrasser de ce fantôme.

Je conjurai de nombreux sortilèges parmi les plus virulents de mon répertoire, et sans doute que les fous de ce monde aient pu concevoir, en vain. Chacun des projectiles s'arrêtait à sa portée, et s'évaporait dans le flou. Pontos l'éternel affichait un air partagé entre étonnement et tendresse, comme si mes folles tentatives ne le pouvaient ébranler d'un ïota, pourtant je redoublai d'efforts. Ici-bas, je ne pouvais m'épuiser, encore moins évoquer des aberrations, il n'était donc plus question de me retenir. Les éclairs fusaient, comme les scories ardents, le blizzard et toutes ces vagues de pure énergie. Le magistère que j'étais autrefois n'avais jamais autant brillé.
Tout le traversait cependant qu'il riait au vent :
"Allons bon, pourquoi chercher à me défaire, alors que je ne tiens qu'à t'offrir cette couronne tant désirée ?"
Des dizaines de portails se dessinèrent sous ses yeux si doux, et j'appelai toutes les armes conçues à ce jour, mes plus belles créations ; épées et lances, haches et dagues, bâtons et glaives fusèrent de toute part pour, une fois encore, se perdre dans une sorte de vide, d'espace où ne répond aucune loi physique. "Tu n'es pas comme les précédents."
Je n'étais donc pas le premier. "Nous sommes pareils. Tes enfants sont les miens, de même que tes trouvailles." Bien que cette nouvelle m'ait ébranlé, je ne m'en étonnais plus. Une idée venait de germer dans ma caboche si bien faite. Et par faite j'entends façonnée puisque rien n'était de moi.

J'avançai à pas lent, vers cette Némésis omniprésente, et soutins son regard.
"Alors, va-t-on enfin se décider ?"
A nouveau il tendit les bras pour m'emporter avec lui dans une folle extase. Thïrmib, ma lame au bec d'aigle prenait forme, et je la saisis avec une résolution nouvelle. L'ancien n'était ici qu'une illusion, il commandait au pendentif que je portais au cou. Aussi l'ai-je arraché sans vergogne, avant d'enfoncer jusqu'à la garde cette arme qui n'était pas issue de mon imaginaire, mais autrefois offerte par mon père : "Le meilleur des mages ne saurait passer sous le fil de l'épée, prends le comme gage de notre confiance." Tels avaient été ses mots, et je sentais enfin défaillir l'ancêtre à la peau bleue. Son visage se tordait en un rictus mauvais, et ses yeux gagnaient en éclat. Il se mit à hurler, pas comme un homme, plutôt comme une bête poussant un râle d'agonie. Son timbre glaçant me figea sur place.
Seulement, sa robe commença à couler le long de mon bras, ses cheveux tombèrent comme l'herbe grasse, et des bulles se formèrent à la surface de sa peau. Il fondait à vue d’œil. Bien que cette vision ait de quoi horrifier l'âme la plus téméraire, j'avais au cours de cette exploration assisté au pire.

Quand il fut enfin partit, il ne restait au sol qu'une pièce à la face couverte de sang, que je saisis en réalisant enfin que ce même visage était le mien. Je me tournai à gauche, à droite. Même débarrassé du premier, cet espace persistait comme une mauvaise tumeur, et les mots du disparu résonnaient encore :
"ne crois pas être débarrassé. Un jour, quand tu seras au plus bas, je reviendrai."
Face à mon bureau, j'observais la pièce unique tourner, les deux reflets enfin joints. Bien-sûr, rien n'avait été réglé, mais j'étais libéré d'une sorte de poids.
Mon filleul balançait ses jambes de gauche à droite juste à côté, grattant les cordes de sa lyre de bois noir et m'adressant ce sourire vicieux dont lui-seul a le secret. "La vie est pleine de rebondissements. Va, et vois au delà du saillant." Je n'avais rien compris, d'ailleurs cela n'avait sûrement aucun sens, mais il avait au moins réussi à m'adoucir – sacré lui.

Enfin, je me suis réveillé. Approchant une main de mon torse bandé, j'y trouvais un médaillon défait. Cette espèce de figure vaudou était fissurée : il n'y avait plus de magie en elle. J'étais en quelque sorte libre. Libre d'étendre mon rapport au monde.
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