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 Les pierres levées

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Arliden
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MessageSujet: Les pierres levées   Dim 17 Jan - 17:37

A une certaine distance du camp la verdure ne parvient plus à s'enraciner et, après une vaine lutte de végétation rase, s'estompe vers l'ocre et le doré.
Ici résonne d'abord le silence, ce silence immense des étendues sans limites, ce silence impersonnel, indifférent, et au-delà même, noble, dans ce qu'il évoque la petitesse des hommes.
Puis vient le délicat murmure du vent, seul maître parmi le ciel, sculptant à mille mains les crêtes des dunes jusqu'à les rendre acérées comme des lames, dessinant d'incompréhensibles lettrines, levant des langues de sable dans sa traîne lorsqu'il se fait plus vif.
Si l'on ferme alors les yeux, on s'aperçoit que le chemin continue.
On découvre que le sable bruit, crisse et s'écoule. On découvre que le désert est une grande bête allongée, assoupie - que les dunes se soulèvent et s'affaissent au rythme de sa respiration infiniment lente. On entend les cliquetis -chitine et écailles- de la vie qui s'abrite dans ses entrailles.

Assis là, alors que le ciel divisé valse et oscille constamment, on ne voit plus. On n'entend même plus, désormais.
Car il y a quelque chose qui rayonne.

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Arliden
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MessageSujet: Re: Les pierres levées   Mer 3 Fév - 18:36

Elle me fit assoir devant l'arbrisseau.
«Que perçois-tu ?»
Je l'ai regardée longuement. Son visage me paraissait fermé comme la roche. Et ses yeux ne me lâchaient pas. 
L'arbre n'avait pas bonne allure. Ses branches fines ployaient sous le poids de feuilles jaunies. J'ai posé la main sur son écorce et fermé les yeux.
Et là...
Rien.
Je suis resté immobile. Je devais mal faire quelque chose. Mais quoi ?
Ça ne marchait pas. L'angoisse montait sans que je puisse la refouler. Je sentais le regard de la vieille chouette me vriller la nuque. Elle savait, j'en avais la certitude.
Mais de magie, il n'y avait pas. L'arbre était parfaitement muet. Aussi fermé qu'Ansuz. Peut-être que les druides percevaient intuitivement, grâce à leur savoir, ce qu'ils croyaient ressentir par leurs dons. 
«Je ne sais pas. Je ne sens rien.»
Sa voix était alors aussi lisse que la surface de la rivière sous laquelle s'enroulent de dangereux courants.
«Tu comprends donc pourquoi tu dois repartir.»
Mes loques défraîchies étaient comme un linceul autour de moi. 
Elle était impitoyable.

J'erre dans un monde de brumes incolores. Je délire, je crois. La fièvre m'a saisi cette nuit-là, brève et passagère, mais épuisante. Comme lorsque nous fumions pour appeler les visions des esprits. J'entends de l'agitation près de moi. Mais ce n'est mon nom que l'on pleure. 
La vie me fuit. J'imagine que ce n'est pas assez spectaculaire.


Je ne suis pas reparti. En vérité, j'ai gagné la ville la plus proche, où j'ai écumé les bibliothèques et dévalisé les apothicaires. Et fréquenté les usuriers. Souvent. Trop souvent. 
Je volais les ouvrages en me promettant de les rapporter dès que je le pourrais. Je les dissimulais dans les rayonnages jusqu'à me faire exclure. Et j'apprenais. Les noms des herbes, là où les trouvait, ce qu'on en faisait. Je rattrapais les années d'enseignement que je n'avais pu avoir. 
Mais je n'étais toujours pas l'apprenti que souhaitait la vieille chouette. J'étais de ces élèves qui connaissent leur leçon sur le bout des doigts après de longues nuits à les apprendre par coeur mais qui sont incapables d'être assez souples pour adapter leur savoir aux situations. 
Elle me renvoya alors une seconde fois, en me conseillant d'aller me perdre dans un patelin où son agacement ne pourrait me rattraper. Ce n'était pas exactement encourageant.

Alors, je suis retourné à l'arbrisseau. Je savais désormais que c'était un frêne, et qu'il était malade. Mais je ne sentais toujours rien. 
J'essayais des potions, des herbes à fumer. En désespoir de cause, je me tournais vers la méditation.
Je somnolais très vite. La clairière était si paisible. L'arbrisseau se trouvait à sa bordure, rejeton d'un géant que la foudre avait abattu il y avait quelques saisons. Ses frères obscurcissaient l'atmosphère, découpant de longs rais de lumière qui venaient ensuite capturer des nuages de pollen rouge et ciseler chaque brin d'herbe noire d'un liseré doré.
Et tout d'un coup elle était là. Comme si elle l'avait toujours été. Silencieuse comme une effraie qui se serait posée sur une branche. 

«Tu souhaites devenir druide pour fuir ton passé. Expier un crime.»
J'en fus comme frappé par la foudre.
Elle savait.

Mon sommeil traîne les fers de l'inconscience. Je ne sais plus où je suis mais je sens autour de moi la pression rêche de couvertures. Je sens sur mes paupières la lumière implacable que la toile de la tente peine à occulter. Je sens les étoiles défiler, la nuit. Je sens luire la rune que j'ai tracée sur ce montant, à l'aplomb de ma tête. 
Dagaz, Dagaz, le jour ne se lève plus...

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Arliden
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MessageSujet: Re: Les pierres levées   Mar 22 Mar - 18:17

Je n'ai jamais été proche de la mer.
Bien sûr, j'aimais ce qu'elle représentait, son immensité, ses trésors oubliés, sa vie cachée.
J'aimais voir le couchant le napper d'or et de fauve, l'aube rehausser ses profondeurs grises.
Mais je n'étais pas fils de l'eau, et je n'avais pas ma place sur les flots.
Car la mer est insatiable; lorsqu'elle réclame son dû, son pesant de morts, elle envoie tempêtes et monstres pour l'obtenir.
Ce qui rôde sous la surface affleure alors sous le couvert d'une obscurité commune aux cauchemars.

Il y a eu un grand choc, suivi de cris que je n'ai pu saisir. Le roulis interdisait tout équilibre, le grain brassait le ciel sans qu'il soit possible d'y voler, crachant des langues de feu qui mugissaient en fendant l'air.
La coque s'est fendue comme un œuf. 
Je suis tombé dans une brèche.


Ansuz me parlait souvent des autres druides, dont le rôle et les pouvoirs étaient aussi nombreux que les feuilles d'un arbre. Elle m'affirmait qu'aucune voie n'était unique, et qu'il n'y avait pas un seul être qui arpentait une voie de la même façon qu'un autre.
Elle m'expliquait que, malgré mes capacités moindres et ma sensibilité réduite, mon expérience quasi-nulle du monde, je pouvais avancer loin. Je ne serais jamais un druide puissant. Mais je pourrais être un druide utile.

L'eau noire me presse de toute part, m'emporte dans une direction impossible à déterminer.
Le froid me glace jusqu'à la moelle, le sel ronge ma chair végétale.
Aveuglé dans les flots emmêlés d'écume, je m'empêtre dans les cordages, dans les toiles, je heurte des caisses et des tonneaux. Des corps, aussi, auxquels j'essaie de m'agripper malgré mes membres gourds. Mais la mer insidieuse ne cesse de me les arracher.
Je sens la colère monter, en battement ténu au fond de mes veines, alors que je commence à lâcher prise, ballotté par la tempête. Je laisse des tourbillons de bulles invisibles filer.
Je me noie.


La déchirure n'était pas belle à voir. Les bords de la plaie étaient déchiquetés, en lambeaux. Le sang qui s'en échappait achevait de la rendre indistincte. J'aurais dû la recoudre, mais l'aspect de la blessure ne le permettait pas, ou difficilement; le fait qu'elle soit à ma propre épaule rendait l'opération impossible.
La forêt autour de moi retenait son souffle. Les arbres se recroquevillaient dans leurs troncs, le temps de laisser passer la fureur. Les croassements des corbeaux, affolés par les cris et les coups de feux, me vrillaient les oreilles. La peur les rendaient incompréhensibles.
Les chasseurs me traquaient, désormais.

Je suis fils du vent comme d'autres le sont des forêts.
Celui qui porte ses nouvelles aux arbres qui les murmurent dans leur sommeil, celui qui les emporte lorsqu'il s'enfle furieux, celui qui danse valse serrée contre la peau liquide de la mer. Le vent centre de toutes choses, qui lie tout à tout. Qui souffle l'herbe drue à nos fronts. Toujours le vent.

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MessageSujet: Re: Les pierres levées   Mar 12 Avr - 13:05

Il m'a été donné de rencontrer un jour le maître d'Ansuz. À l'époque, j'étais un jeunot qui n'avait pas encore la vingtaine; elle me devançait, je supposais, d'une bonne dizaine d'années. Cleithe, elle, en avait plus du double. 
C'était comme une grand-mère tout droit sortie d'un conte. Petite, ronde et braillarde, au visage qui serait rougeaud sans le teint pâle des gilnéennes et zébré de tatouages, de petits yeux noisettes qui pétillaient, elle faisait montre d'une énergie intarissable. Sa rudesse mêlée d'une chaleur renfrognée contrastait fortement avec les silences élégants et énigmatiques d'Ansuz. Les deux femmes ne se ressemblaient en rien; cependant cette discrète énergie, cette aura mystique qui entoure ceux qui sont initiés aux mystères les liait davantage que n'importe quel trait physique. 
Elles étaient comme deux chouettes posées sur une branche alors qu'elles retrouvaient les habitudes d'une vie commune dans laquelle j'étais comme un intrus, un corbeau dépenaillé, paria auprès des siens.

C'était elle qui m'avait trouvé cette nuit-là, alors que j'errais entre les ronces de la forêt noire, fiévreux, l'épaule béante. Elle y vivait dans une vieille bicoque biscornue et branlante, envahie d'un bric-à-brac de plantes, de fioles et d'autres reliques. Elle m'avait recueilli et chassé les pisteurs et leurs chiens furieux par de grandes vociférations plus effrayantes pour eux que n'importe quel monstre tiré des anciennes légendes.

Ansuz y a vu un signe. Cela l'a confortée dans la certitude qu'elle avait eu raison de me former. Cleithe était moins impressionnée : elle m'a tout de suite traité de bon à rien. 
Elle n'a pas pris la peine d'attendre que ma blessure soit fermée pour donner de grands coups de bâton sur mon dos et ma tête carillonnante de douleur. 
Ansuz conservait un air grave, et se taisait.
Je ne comprenais pas encore ce que j'avais fait.

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MessageSujet: Re: Les pierres levées   Mar 12 Avr - 13:09

Nous restâmes coupés du monde des mois durant. Je restai alité la plupart du temps, quand Ansuz ne me forçait pas à aller me perdre parmi les langues de brume de la Forêt. Je n'aimais pas qu'elle me voit ainsi, vacillant, me pendant à ses branches. J'entendais les corbeaux se gausser.

Car je n'allais pas mieux, malgré les soins des deux sorcières. La plaie était refermée mais avait un aspect qui attirait sur leurs lèvres des moues inquiètes. 
Mes jours se teintaient de délires ou s'estompaient dans la brume selon un cycle invariable. Mes nuits étaient déchirées de violents cauchemars où je goûtais leur chair rouge, sanglante, qui me faisait exulter comme une bête; le matin me trouvait pantelant, nauséeux et dégoûté, épuisé par l'angoisse. Je sentais rôder cette ombre au fond de mon esprit, je la sentais s'étirer et se languir derrière mes paupières fermées. Je l'appelai fièvre, je l'appelai délire, mais j'avais tort.

De jour en jour, lorsque la brume m'enveloppait d'une étreinte opaque, la Forêt me semblait plus sauvage, plus violente; le brouillard la noyait désormais tous les jours aux alentours de notre repaire, comme une gangue. J'en déduisais que ce n'était pas naturel, et que j'étais encore traqué. La crainte me faisait alors filer à la bâtisse pour m'y terrer.
Ansuz me dévisageait et son regard se voilait; Cleithe claquait la langue et se détournait. Une peur ténue et indistincte posait comme un voile noir et immobile sur la grande pièce où j'étais étendu. 

De jour en jour je m'affaiblissais. La zone de la plaie semblait noire à mon regard trouble. La fièvre me paralysait, me couvrant tour à tour d'une toile brûlante et d'une couche gelée. Ma vue semblait rougie, et les cauchemars m'assaillait désormais de jour comme de nuit, se superposant à mon regard. La nourriture me révulsait, les infusions des sorcières me tordaient l'estomac. Je ne voulais que de la chair, et du sang chaud à boire comme un vin.
Parmi tout ça, je commençai à perdre pied. 
Ansuz restait à me veiller lorsqu'un sens que j'ignorais posséder releva l'atmosphère changée de l'habitation; Cleithe n'était plus entre ses murs. La pièce réverbérait une sorte de calme silence qui ne trouvait pas de place où faire son nid lorsqu'elle était présente. Elle ne revint que des jours plus tard, imprégnée d'une odeur de peur, le visage sombre sous ses tatouages.
Je devinai que le dénouement, quel qu'il soit, approchait. Dangereusement.

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MessageSujet: Re: Les pierres levées   Lun 2 Mai - 18:53

La fureur monte irrépressible comme un flot sans digue.
Rouge est l'envers de la chair sous le noir charbonné du ciel frileux. 
Nous courons sans but; qu'importe, la forêt est nôtre. La joie de la course nous emplit, humus et ossements craquent de la même manière sous nos pas précipités. Douce musique à nos oreilles. 

Les traqueurs sont là, déployés dans le sous-bois; leur peur fait tinter l'air. Le frisson de la chasse court le long de nos échines. 
Un coup de feu. La balle part vers le ciel alors que l'homme s'effondre. La jambe est brisée : l'os brille sous le sang et la chair en pulpe. Il rampe. Cloué au sol.
Les autres le cherchent. S'inquiètent. Paniquent. 
Déjà un autre cri. Douleur. Couvert par le hurlement de joie pure qui suit la mort de la proie. Nous hurlons de concert. 
Les hommes veulent reculer : nous les rattrapons. Impossible pour eux de nous distancer.

La Bête festoie. La faim est apaisée, pour un temps.

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MessageSujet: Re: Les pierres levées   Lun 2 Mai - 18:55

Mutiler la carcasse. Le sang a taché les fougères recroquevillées. Noir. Les tripes répandues. Sur le visage nul corbeau n'osera se poser.
Mais ils rient. Toujours. Ils ne s'arrêtent jamais. À chacun de mes pas les ricanements. 

J'ai perdu la meute. Trop lent : l'acier m'a mordu. Ils sont partis. 
Des hurlements, parfois, la nuit. Grevant la solitude.

Mutiler la carcasse. Les os craquent et grincent. Il y a une colère qui fait écho à la mienne. Je la provoque. Trancher les membres. À nu les os, trop blancs dans l'obscurité. 
La chair sera laissée là et pourrira.

Et toujours les moqueries des oiseaux. Je frappe les troncs. La sève suinte. Forte odeur, âcre. Les arbres saignent.
Les corbeaux s'envolent. Se reposent plus loin. Recommencent. 

(bon à rien, bon à rien, bon à rien)

Mes grognements ne les effraient pas. Je retourne à la charogne. Passer la rage : déchirer, lacérer, épandre. L'herbe même frémit sous mes pas. 

Je suis seul. Plus de meute. Frustration. La fureur tressée à chacun de mes gestes. 
Seul avec les oiseaux. Bien sûr. Ne partent pas. Ne se taisent pas. Ricanant sans cesse. Sans cesse.
Les plus audacieux descendent me piquer l'échine, les oreilles. Les yeux. Ne se détournent qu'au dernier moment. 

Alors je pars. La carcasse abandonnée n'attirera aucun charognard. 
Je m'enfonce toujours plus dans cette forêt sans couleur. Je glisse parmi les ronces. Des épines comme des griffes. Comme des crocs. Les corbeaux ne s'y aventurent pas.

Tanière.

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MessageSujet: Re: Les pierres levées   Mer 4 Mai - 18:43

Perdu. Les bois sont rouges. La forêt n'est plus tanière mais piège. Les bois rouges et la brume grise, froide, qui se colle à moi. 
La fourrure lourde et poisseuse.

Perdu, je suis. La forêt n'est plus forêt mais jardin taillé : labyrinthe. Sans l'être, bien sûr. Je tourne en rond. Quelque chose -quelqu'un- est à l'œuvre. Qui murmure à la forêt. J'en vois les mots se dessiner, parfois, dans la masse fluide du brouillard. 
Les corbeaux sont finalement partis. Leurs moqueries me manquent presque. Le silence est magique. Il étouffe mes hurlements dans un chuintement ouaté. 

Je charge à travers les taillis. J'écarte les ronciers, les buis. Je piétine les fougères. Mais la brume s'enroule. Comme une main se resserre.
Les mêmes sentes. Les mêmes odeurs. Je tourne en rond.

Je me redresse. Il y a des yeux qui percent la brume. Et qui m'observent. Jaunes comme la petite flamme des bougies. Noirs comme la nuit sans lune.
Je les pourchasse sans jamais parvenir à avancer vers eux. 
Comme dans un rêve.

Et la brume a commencé à sinuer. Elle a avalé les couleurs. Elle a tissé de grandes nimbes qui ont effacé les troncs. Qui ont fait flotter les frondaisons au-dessus de mon crâne. Elle a étouffé, lentement, doucement, les formes sombres que la luminosité ambiante laissait encore distinguer. Flou, d'abord. Puis plus rien : un néant gris. 
Plus de vision. Les odeurs sont noyées dans l'humidité. Les sons sont assourdis. 

Elle serpente jusqu'à moi et m'enveloppe. Froid. Le froid lancinant qui s'insinue jusqu'aux os, qui s'installe à l'intérieur jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien d'autre. 

Seul dans la brume, avec ces yeux qui s'allument de temps à autre comme de grands feux. Seul avec cette petite voix d'enfant effrayé par les mystères qui... 
Qui chante.

Malgré moi j'écoute. Mon instinct me commande de la faire taire mais la brume dans ma tête a fait pousser une étrange et paralysante mélancolie.

C'est une comptine. Un petit air simple et rythmé, qui résonne, et qui reste. Une comptine comme chanterait un enfant qui a peur du noir, pour se rassurer au son de sa propre voix. Une comptine pour, lorsque tombe la nuit, se rappeler de son existence. 

Quelque chose de brisé.
Comme la vitre d'un manoir qui laisse entrer le vent. 
Des échos-chuchotis. La mémoire des frênes. 

Cette petite comptine qui se tisse et se brode désormais de paroles hésitantes, sans doute improvisées, parce que, pour un temps, la fureur a cédé à l'écoute. 

Frêne
Chêne
Baies de sureau
Ciel
Sel
Sans repos
Rêve
Sève...

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MessageSujet: Re: Les pierres levées   Lun 9 Mai - 18:38

J'étais à nouveau un enfant, cet enfant chétif qui avait peur de tout, cet enfant rêveur et distant qui provoquait invariablement la colère de son géniteur...

Je n'ai pas eu une enfance particulièrement malheureuse. Oh, elle ne fut certes pas heureuse non plus; simplement effacée, oubliée. 
Sur une fratrie de quatre, j'avais le malheur d'être l'aîné, pour un frère et deux sœurs plus jeunes. Ce qui signifiait que j'étais l'héritier. 
Car oui, j'étais de noble naissance. Bien que la Maison soit extrêmement discrète et sans pouvoir aucun, elle avait une notoriété relative dans ses entreprises de commerce. Avant le Mur et l'isolement. 
Voilà donc à quoi j'étais destiné; prendre la tête d'une maison à l'agonie, aux flottes confisquées, aux industries battant de l'aile. Je n'avais ni envie ni talent aucun pour ce genre de choses.
On me trouva une fiancée dont je ne vis jamais le visage. On me dégotta nombre de professeurs de matières aussi variées qu'inutiles, que je n'écoutais pas. Si mon frère et mes sœurs semblaient destinés à de brillantes études et à de hauts rôles dans la société, j'étais réellement le bon à rien de la famille, le fils gâté et rebelle qui ne se souciait de rien.

...Cet enfant qui fredonnait cette comptine, cette bête chansonnette aux rimes tronquées. L'enfant qui avait peur du noir où rôdent les loups, ces loups qu'on entendait hurler il y a tant de nuits. Les monstres des légendes. La sinistre bête des contes. Là voilà qui s'étend et se dévoile.

J'ouvre les yeux. 

La brume est toujours là, enroulée en moi. Elle se teinte de rouge, parfois, lorsque la fureur menace de déborder. Elle me plonge dans une léthargie mystique.
Je sens pourtant le défilement des jours et les allées et venues autour de moi. Je sens le goût amer des potions que l'on me fait boire sans que je réagisse autrement qu'en déglutissant mécaniquement. 
Il fallut plusieurs jours pour que la brume me cède la conscience de mon entourage immédiat. Bien d'autres encore pour que je parvienne à comprendre les mots brisés qui parvenaient de l'extérieur à mon esprit. 
Un nombre incroyable pour que je me souvienne du langage. Pour que je réapprenne à parler, de cette voix rauque que je ne reconnaissais pas.

Lorsque les deux sorcières qui m'avaient retrouvé eurent la certitude que les potions confiées par les chimistes faisaient effet, la brume se retira. Et je pris alors conscience de ce que j'étais devenu. 

Un monstre. Une bête fauve, sauvage, déchaînée. En l'état, cette forme brute est à des lieux de la noblesse de la rage maîtrisée à longue lutte que l'on peut trouver de nos jours. En l'état cette forme n'a rien du loup. Que les poètes calment leurs envolées et prennent patience.

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MessageSujet: Re: Les pierres levées   Dim 15 Mai - 15:43

Des runes pour le sang et les os. Des runes pour les cheveux. Pour l'âme et l'esprit. La pierre et la rivière et les rafales de vent. Une pour le nom, une pour la terre, onze pour les bêtes et deux pour les astres.
Une autre encore pour le feu du foyer, pour le chemin des morts, pour le nouveau jour. Pour le fer. Pour le bétail et la moisson. 
Je me répétais les mots sur les airs de comptines et de chansons à boire. Cela faisait maugréer Cleithe mais Ansuz arguait que si ça me permettait de retenir les leçons inculquées dans la précipitation, c'était une bonne chose. 

Car le temps nous manquait. Je n'avais pas été mordu par l'un de ces worgens qui demeurent dans la Forêt et dont j'avais tardivement appris l'existence, mais par un jeune homme dévoyé par ce qui avait été appelé culte du loup. 
L'histoire a retenu dans ses pages le Culte du Loup, à l'origine presque aussi ancienne que le monde. Mais dans son sillage ont en réalité poussé des dizaines de cultes, essaimés dans l'arrière-pays. 

C'était là que j'avais été mordu. La Malédiction avait mis du temps à agir, supposais-je, parce que j'étais d'une nature trop indolente, trop placide pour s'embraser comme une torche au feu de la fureur.
Depuis, les potions des chimistes me permettaient de garder le contrôle, bien que je sente encore pulser la Bête le long de mes veines, ce tempo lent... Mais plus encore je percevais autour de moi ce que je n'avais jamais été capable de déceler. Comme si, en moi, un sens qui n'avait rien de physique s'était enfin débloqué.
Ce que je percevais, c'était le trajet de la brise, c'était les rêves dans lesquels baignaient les arbres, c'était la terre que les racines remuaient. Je sentais le passage des saisons sur les troncs; la pesante lenteur de leur existence. 

Notre routine avait repris, encore plus bancale, encore plus asymétrique, mais pour moi merveilleuse. Car je redécouvrais le monde autour de moi, et cela me consolait de ce que j'étais. Je découvrais des mystères qui me ravissaient. Et j'apprenais et je voyais et j'entendais. Enfin. La terre qui jusqu'alors m'était muette -ou moi sourd- me semblait tout à coup bavarde, dans une cacophonie étonnamment harmonieuse. Je me sentais, à vrai dire, comme un condamné en sursis qui voit se lever sa sentence et redécouvre la vie qu'il a failli perdre.

Le soir tombé je dormais sous le ciel ouvert. Je partageais les rêves verts des arbres. Et bourgeonnait alors pour moi la brousse bleu nuit touffetée d'étoiles.



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Dernière édition par Arliden le Lun 27 Juin - 13:57, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les pierres levées   Jeu 26 Mai - 14:32

Le temps allait s'assombrissant. Même en pleine fête du solstice, les gens ne pouvaient s'empêcher de s'inquiéter, évoquant derrière leurs mots les ombres sinistres tant redoutées : les bêtes, les maudits, les worgens.
Ils étaient toujours là, toujours présents, même si la plupart des paysans ici rassemblés n'en avaient jamais vu ne serait-ce qu'une touffe de poils; par leurs paroles et leurs échanges, ils les faisaient naître et exister, et leurs yeux alors se voilaient, leurs traits se creusaient sous la menace latente et invisible.
Face à cette peur qui montait, la majorité, naturellement, se tournait vers la Lumière, belle comme la lune, qui promettait de briller au-dessus des plus noires forêt pour chasser les ténèbres. Elle était là, si réelle, si présente - mille récits de miracles, d'éclats aveuglants, de créatures instantanément immolées par ce feu sacré, cette lumière fondamentale qui attirait sur les visages une foi craintive et dévote. 

Nous avons toujours été portés sur les symboles, bien sûr. Et face à ces monstres de la nuit, qui d'autre pouvait faire face que la bienveillante Lumière ? Ombres contre lumière, bien contre mal. Simple. Les gens avaient besoin de ça, disait Ansuz, car ce n'était pas nous qui les rassurerions. Ils s'étaient toujours méfiés de nous, par la méconnaissance de nos capacités, par les secrets que nous gardions, les mystères que nous entretenions parfois sciemment pour permettre la survie de l'ordre. Car certaines branches plongeaient précisément vers ces bois qui devenaient dans l'imaginaire commun le repaire des worgens et de leurs adorateurs, c'était dans ces taillis inaccessibles qu'ils devaient se terrer, lorsque le jour les repoussait des terres découvertes. 

Je bougeai dans les fourrés et failli attirer l'attention. La situation m'était particulièrement pesante. Je restais invisible, dissimulé. 
J'avais toujours aimé la fête du solstice d'hiver. Elle clôturait les mois lumineux et préparait les esprits à l'hiver. Ansuz y participait, passant d'un groupe à l'autre, virevoltant comme un oiseau. Cette année les rumeurs parlaient de guerres et d'invasions. Elles disaient que la capitale subissaient de plus en plus d'étranges meurtres sanglants.

On but pour s'apaiser, on dansa autour des feux. On prononça les paroles rituelles.
On eut l'alcool triste, ce soir-là.

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Arliden
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MessageSujet: Re: Les pierres levées   Ven 17 Juin - 11:37

Vint trop vite le temps où nous dûment fuir et nous cacher. 
Gilnéas était un monde de fer et de feu, de poudre noire, d'acier fondu, de rouages; Gilnéas coupée en deux, Gilnéas qui rejetait le monde entier, Gilnéas s'embrasait. 
Les arbres murmuraient leur inquiétude et tous les présages étaient mauvais. Il faut dire qu'ils ne manquaient pas, ce qui suffisait à justifier la peur qui se nouait en coulisse sous les gestes d'Ansuz ou l'angoisse que Cleithe conjurait avec toujours plus d'invectives et de frébilité. 
Nous voyagions de nuit. Les bois, même de jour, n'étaient que peu fréquentés; la nuit, nul ne s'y risquait. 
Le ciel était longtemps demeuré voilé de fumée à l'aspect parcheminé; tel un animal en souffrance, Gilnéas s'était blessée elle-même, par le feu et les coups de canon, par la révolte. Devait-elle être juste ou non, elle était mal avisée, car dans la blessure ainsi ouverte s'engouffrèrent les monstres. Aux coups de canon succédèrent les hurlements. Ils inscrivaient tour à tour sur l'avers du vent l'exultation des bêtes ou l'horreur des victimes. 

La Bête festoyait.

Ansuz nous conduisit dans un lieu en lisière de la forêt, le domaine d'un de ces nobles encore attaché aux anciennes traditions. Des flambeaux brûlaient en travers des voies vers les bois. Ils fleuraient bon le sorbier et l'armoise. 
Nous trouvâmes ici, au Twelyth Mael, d'autres créatures qui, comme moi, s'étaient trouvées assez nanties pour bénéficier des potions des chimistes. Les deux sorcières ne manifestèrent aucune surprise. Je devais apprendre plus tard avec quelle finesse elles avaient dû jouer sur ces terres pour obtenir la fiole qui avait ramené mon esprit, retrouvant des contacts, remettant de vieilles dettes au goût du jour, en suscitant de nouvelles. Car l'on trouvait ici une chimiste, issue de cette ancienne maison.

J'eus beaucoup de mal à me réhabituer à être entouré de gens, qui pour la plupart me scrutaient avec méfiance mais sans haine; je passais nombre d'heures à discuter avec ceux que l'on avait fini par appeler «les maudits», à écouter les histoires. Je leur offrais des pans de la mienne en retour.
Ils m'apprirent ainsi que les worgens avaient contaminé la majeure partie de la ville, que le Roi en personne menait l'évacuation des rescapés, dont ils faisaient partie; mais que, ayant des liens quelconques avec cette région, ils avaient préféré la rallier plutôt que partir vers l'Ouest.

La Lisière du crépuscule, ainsi qu'on l'appelait, se trouva bien vite encombrée de réfugiés. Mais ces gens ne pouvaient demeurer ici. D'un côté trop proche de la capitale qui se voyait envahie, une fois encore, de hordes totalement différentes des worgens qui les avaient précédées, de l'autre trop sauvage pour satisfaire les besoins et assurer la sécurité de cette surpopulation, le domaine fit rapidement parvenir de nouveaux appels à l'évacuation.

Le domaine se mit alors à bourdonner, plein d'effervescence. Des caravanes se formèrent, chargées de bagages, escortées de cavaliers et de la bannière à la main. Mais nous restâmes.

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MessageSujet: Re: Les pierres levées   Lun 19 Sep - 13:40

Nous avons pris la direction de la Forêt noire, l’antique, la mystique, l’ombre terrifiante qui tissait, depuis toujours, les cauchemars des civils. Et cela même alors que les loups n’arpentaient plus les terres, remplacés par des monstres, des songes, les contes des grand-mères… Et, aussi, par les rumeurs, colportées ou instillées par les sorciers, par ceux qui s’y aventuraient pour ne jamais revenir, par ceux qu’on retrouvaient. Et qui parlaient.

La Forêt noire moutonnait en contrebas de la falaise, comme une mer irrégulière et privée de couleur. Nous empruntions les sentes laissées par les bêtes, nos pas calqués sur les leurs malgré l’obscurité que ménageaient les frondaisons entrelacées comme des mains serrées. Les anciens arbres murmuraient entre eux dans la brise légère, échangeaient leurs secrets. Je tâchais de ne pas les écouter.

Ansuz marchait en tête, sans hésiter ni ralentir. Savait-elle où nous nous rendions ou y était-elle attirée par un quelconque instinct, impossible à repousser, qui l’emplissait jusqu’à résonner avec la force des certitudes ? Sans doute ne le saurais-je jamais.
Là, dans les bois, le monde sauvage exerçait sur moi une attraction constante. Je faisais de mon mieux pour ne pas y prêter attention, je priais les anciens dieux pour que les effets de la potion durent encore… Rien qu’un peu.
Mais je me savais en bout de course.
Et je voulais parler, demander à Ansuz.. demander quoi ? Qu’elle m’achève ? Plutôt mourir que devenir une bête sans âme, dirais-je. Elle me regarderait et ne répondrait rien.

Je n’ai rien dit. Je courais comme une bête sur mes quatre membres et pourtant elle me devançait toujours. Je pressentais les prémices d’une poursuite quand nous arrivâmes.
Ansuz s’arrêta comme si elle n’avait jamais couru.

Et je suis pris au coeur par la majesté tranquille de Tal’doren.

tout comme Goldrinn a autrefois béni nos druides, soyez touché par la sagesse de sa race et la férocité du dieu-loup

La fureur. Un tourbillon rouge de rage et de bestialité, qui s’écharpent l’une l’autre, pendulent en une spirale déformée et aveugle. Par l’eau du puits qui l’apaisa, qui l’étancha, la fureur mua. Car en son coeur le loup n’abrite nulle rage. Nulle colère. Il est noué des brins de la férocité qui le dresse en gardien, en protecteur, pour sa meute.

tout comme Daral’nir apaisa les druides maudits qui se sont abandonnés à la bête et ont rompu l’équilibre, que Tal’doren vous apaise

L’eau ruisselle et chatoie. Sa fraîcheur est bienvenue. Sa douceur, sa délicatesse est cette présence qui console, cette certitude d’être relié, par-delà l’esprit, à tout ce qui compose le monde. L’âme. Le Rêve. Par le lien onirique qui jumelle Tal’doren à Daral’nir, le bassin fait guide.

que la Faux délie ce qui ne doit pas être lié ! Que l’esprit contrôle la bête, de peur que la bête ne contrôle l’esprit !

Equilibre, enfin. Ni homme ni bête. Ni gardien ni guide.
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MessageSujet: Re: Les pierres levées   Lun 19 Sep - 14:06

Comme dans toutes les histoires il y eut une tempête. Un terrible orage qui mélangea le ciel à la mer et la mer au ciel, jusqu’à ce que toute distinction entre les deux devienne impossible. Elle se sculpta d’une énorme masse nuageuse boursouflée qui éclata en rideaux drus de pluie et piliers de foudre blanche. Les vagues, d’après les navigateurs kaldorei, auraient pu briser le pont sans peine. Ils travaillaient avec une efficacité impressionnante tout en murmurant des prières à Elune que le rugissement du vent emportait. Ils grimpaient aux mâts, aux cordages ballotés avec une agilité que les plus talentueux acrobates pouvaient leur envier. Ils ne tombaient jamais.

Il y eut, comme dans toutes les histoires, les navires perdus. Il y eut les naufragés que l’on repêcha au fur et à mesure, crochés qu’ils étaient à des débris flottants encore, salés jusqu’à la moelle. Il y eut ceux qu’on ne revit jamais, qu’on espéra pourtant apercevoir. Qu’on supposa avoir quitté la tempête en amont, avoir été déroutés, être parvenus à accoster sur une île quelconque. Dans les histoires, les récits se tissent de ces héros qui s’échouent après avoir miraculeusement survécu à la furie de la mer. Dans toutes les histoires.

Ansuz, officiellement, fut déclarée noyée lors du naufrage de la Lune Rieuse, qui disparut corps et biens en une nuit de tempête.

Eût-elle survécu, elle ne reparut jamais. Ne donna aucune nouvelle. Peut-être n’aurait-elle pas voulu continuer. Peut-être était-ce pour cela qu’elle avait, finalement, accepté de me former : pour être, en quelque sorte, une délégation d’espoir pour que les générations à venir n’oublient pas la voie ancestrale. Voilà.

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