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 Annales de la compagnie, volume V : Livre de l'Île Maudite

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Arliden
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MessageSujet: Annales de la compagnie, volume V : Livre de l'Île Maudite   Ven 23 Sep - 12:30

Tonnerre

Hurlements, ténèbres, chaos.
Tempête.

Comme un roulement de tambour dans le lointain, le grain s'était formé, avait gonflé jusqu'à occulter le ciel, tout en figures spiralées de nuages noirs, alourdis de pluie, tendus d'électricité.
La foudre s'était abattue en arcs, en longs piliers de lumière brûlante, sculptant les volumes de cette obscurité accouchée du ciel.

La mer se creusa, se souleva. S'abaissa d'une expiration, remonta pour souffler sa colère. Sa bestiale immensité se déployait autour de nous, par larges pans d'eau verticale qui dansaient une ronde brusque, sauvage, désordonnée; les éclairs les rendaient translucides, révélant leurs zébrures d'écume noire brassée.
Le rugissement des vagues s'abattant sur le pont comme de titanesques poings était infernal. La mer frappait avec une violence inouïe, et plusieurs matelots pourtant habitués furent emportés.

Le sel me rongeait d'une douleur lancinante alors que je m'accrochais avec les autres au mât central. Les ordres du Capitaine nous parvenaient par bribes, entrecoupés par le fracas du tonnerre, comme les éclats d'un vitrail brisé.
Les plus courageux partirent aider l'équipage dans les voiles; là où la houle accentuait le plus le démentiel balancier imposé au navire.

La pluie incessante que les sautes de vent projetaient dans nos yeux achevait de brouiller la visibilité, aidant les vagues à rendre traîtreusement glissant le bois que nous foulions. Cela faisait longtemps que nos uniformes et nos capes ne nous tenaient plus au sec. Les moins assurés s'étaient attachés où ils le pouvaient; il aurait été impossible de retrouver quiconque, tant mer et ciel ne semblait former plus qu'un, l'un et l'autre d'eau et d'air entremêlés, secoués de rafales.
Puis...

Puis un cri est tombé du ciel.
Car aux ombres du ciel venait de s'ajouter celle des profondeurs. Une ombre immense, infinie, silencieuse, dont l'orage suggérait la forme lorsque les vagues la portaient à notre hauteur, par transparence...
La plus formidable des créatures qui rôdaient parmi les profondeurs, une bête tout droit issue d'un cauchemar, digne de figurer parmi les plus terrifiants contes.
Le kraken nous a heurtés d'un terrible coup qui a ébranlé toute la coque.
Comment lutter contre un tel être ? J'entendais les hommes hurler, chercher des harpons, mais j'étais paralysé. Je restais agrippé au mât, vagues après vagues. J'ai vu l'une d'elle assommer Lou Ejido, qui n'avait pu se mettre à l'abri; j'ai vu les canons et les caisses que nous n'avions pas eu le temps de fixer passer par dessus bord.

L'Adjudant a surgi d'entre deux rideaux de pluie alors que nous cherchions du regard le Léviathan; ordre était donné à tout ceux qui ne pouvaient aider aux cordages de se mettre à l'abri à l'intérieur. Nous y descendîmes Ejido, qui rejoignit dans l'infirmerie de fortune Nova et Chloé, aux visages blêmes dans la lumière jaune des lanternes.
Les mages nous maintenaient dans une bulle qui étouffaient la plupart des sons. La houle et les passages du kraken continuaient de nous jeter à terre.

«Des nagas ! Aux armes !»

Le cri résonnait à nos oreilles alors que nous nous entre-regardions, Eldared, Nikolaus, Revan...
Un bref répit pour nous, qui nous rendaient fous d'anxiété. De courte durée.

«Les brèches ! Colmatez les brèches !»

Le Capitaine nous envoya en essaim; les mages bloquaient l'eau qui cherchait à suinter dans la cale par les larges ouvertures qu'avait ménagées la bête, mais ils ne pouvaient tenir longtemps tant la pression de la mer était énorme.
L'agitation envahit l'habitacle alors que des chaînes se formaient pour écoper les fuites, bien inutilement.
Je me retranchai pour ma part dans l'infirmerie, remettant d’aplomb la jambe brisée de Lou; le roulis rendait l'exercice particulièrement difficile.
Je me tournai vers Chloé, bourse de simples en main, quand un coup terrible fractura définitivement la coque. La mer victorieuse s'engouffra dans l'ouverture et nous envoya bouler.
Ordres et cris se turent.
Toute lumière s'éteignit.
Et toute conscience fut soufflée.
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Arliden
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MessageSujet: Re: Annales de la compagnie, volume V : Livre de l'Île Maudite   Ven 23 Sep - 12:44

La première chose dont je pris conscience fut la douleur.
Je sentais la part inférieure de mon corps flotter dans le ressac, je sentais une lumière grise et sans éclat tomber sur mes paupières closes.
Je me sentais sec, brûlé jusqu'au plus profond des entrailles.
Le sable se creusait sous moi alors que l'eau le rongeait consciencieusement.
Un intense sifflement me vrilla le crâne, jusqu'à ce qu'il décroisse, bourdonnement puis chuintement. Régulier et répétitif.
Bientôt troublé par des voix floues, distantes; à mesure que la conscience me revenait elles devinrent reconnaissables.

J'ouvris les yeux sur un ciel gris, à l'allure menaçante. Tant mieux. La pluie laverait le sel.
Je redressai ma tête lourde alors que l'on s'inquiétait de mon état; je constatai que je m'en tirai remarquablement bien, si l'on exceptait le végétal à l'agonie en moi.

Nous étions échoués sur une longue grève d'un sable aussi grisonnant que le ciel au-dessus de nous, hérissée de débris couverts d'algues, que la tempête avait fini par rejeter.
L'ombre de la carcasse du navire nous dominait, éventrée.
A son pied se rassemblait déjà une poignée de survivants dépenaillés.
Nous avions dû nous débarrasser de beaucoup de choses pour éviter la noyade; dans la confusion, nous avions défait nos uniformes, lâché armes et boucliers, abandonné nos sacs à la mer, comme tribut de substitution à nos vies.
J'avais ainsi perdu la majeure partie de mes réserves de simples; mes fioles fracassées avaient été les premières emportées par les vagues. En fait, j'avais sacrifié l'essentiel de mes possessions afin de sauver mon bien le plus important : Oscailt. Mon bâton.
Je m'appuyai trivialement sur lui alors que nous cherchions nos frères recrachés sur la plage par la marée. C'est en remettant Konsky sur pied que j'ai pris conscience de mon environnement immédiat.

Car c'était une forêt qui nous surplombait, coiffant la plage; une forêt sombre, aux arbres tordus, une forêt menaçante qui n'appréciait pas notre présence, mais une forêt quand même.

Sylvess ramena Eldared; le visage du gnome semblait étrange, ainsi privé de ses lunettes qu'il n'ôtait d'ordinaire jamais. L'Adjudant acheva de former de le groupe et recentra notre attention.
Nous étions en mauvaise posture.
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Arliden
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MessageSujet: Re: Annales de la compagnie, volume V : Livre de l'Île Maudite   Mar 11 Juil - 17:12

La pluie tombait sans discontinuer, désagréable pour la plupart d’entre nous. Nous avions l’air de ce que nous étions devenus, des naufragés, survivants échevelés aux uniformes en lambeaux.
La première étape de la survie en territoire inconnu, c’est de trouver un abri.
Nous nous sommes aventurés vers les bois, circonspects. A notre droite, le terrain s’élevait et se faisait rocheux pour former une grande butte - en y grimpant, nous avons découvert un ancien fort, dressé là comme un vestige d’un passé oublié.
Tout naturellement, nous nous sommes dirigés vers lui, car il ferait un refuge parfait en ces lieux.

Les remparts étaient en grande partie intacts, et la herse était demeurée ouverte. L’intérieur, cependant, avait subi davantage de dommages. L’humidité maritime s’était infiltrée partout, avait rongé toutes les boiseries - les escaliers menaçaient, tous, de s’effondrer sous notre poids; nous n’avons que peu exploré les étages, restant dans les zones les plus sûres.
La deuxième étape, une fois un refuge trouvé, et après avoir vérifié qu’il ne présente aucun danger, c’est de trouver de l’eau et de quoi se nourrir.
De fait, il semblait pleuvoir suffisamment pour que nous puissions récupérer suffisamment d’eau; et la présence d’une forêt laissait présager non seulement de rivières et d’étangs, mais également de gibier.

Aussi, l’Adjudant Lozatski a décidé de nous scinder en plusieurs groupes. L’un d’entre eux est retourné sur la plage, en quête de restes utiles, de réserves, d’armes, voire d’autres survivants; tandis que le second avait pour mission de partir à la chasse. Ce groupe-ci comprenait, de fait, les worgens du groupe - à savoir, Teraria et moi - et bien sûr, les elfes, Eraniel Luisevent et Vaelys Chantesang, et nous avions Gor’bak avec nous, pour porter les proies.
La forêt avait beau être sinistre, ça restait une forêt, et j’étais plutôt ravi de retrouver le couvert des frondaisons. Elle grouillait de vie, et nous n’avons pas tardé à trouver des pistes.
Chasser, quand on est worgen, prend un tout autre sens. Les sens sont beaucoup plus développés, bien sûr, mais au-delà de ça, tout parle. L’instinct vous murmure, et vous savez quoi faire, comment traquer votre proie, comment l’abattre, et quelles parties sont comestibles. Progresser dans le sous-bois, cependant, posait problème à Gor’bak, sans compter sa voix tonitruante qui n’aidait en rien - mais au final, nous avons pu abattre un grand cerf, que l’ogre a chargé sur son épaule. Sachant pertinemment que nous ne trouverions rien de plus, nous avons fait un crochet vers la plage pour rejoindre l’autre groupe.

Ils avaient trouvé des rations, et une fois le compte fait, Grum établit que nous pouvions tenir deux jours sur nos réserves. Tout au plus quatre, avec un lourd rationnement. Mais, alors que nous rassemblions nos prises respectives, nous avons entendu des cris aigus - Eldared semblait faire une crise de paranoïa, apparemment motivée par la disparition du Capitaine.
«Il était déjà dans un drôle d’état quand je l’ai trouvé sur la plage, si ça peut vous rassurer,» a fait remarquer Eraniel. Le gnome était particulièrement paniqué. Nous avons dû le calmer avant de pouvoir le ramener au fort, où nous attendaient les autres.
Je faisais de mon mieux pour le protéger de l’agacement des autres. Si je ne comprenais rien à son état, je savais que la brutalité ne risquait pas de l’aider.
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Arliden
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MessageSujet: Re: Annales de la compagnie, volume V : Livre de l'Île Maudite   Sam 5 Aoû - 12:28

«Première journée sur cette île. Quelqu’un devrait penser à écrire un journal.»

Bien qu’elles soient généralement écrites a posteriori, lorsque les éléments comme les combats ne risquent plus d’en dégrader les pages, les annales tiennent ce rôle. Le journal de nos péripéties. Et aujourd’hui, le carnet de bord de notre survie sur cette étrange île, où tout semble suspendu, où tout semble nous observer avec une attention tant discrète que pesante.

L’état d’Eldared me préoccupait. Il passait la plupart de son temps à marmonner dans sa barbe, à ricaner et à voir des traîtres partout. Il n’hésitait pas à s’en prendre à nous, et les remontrances de l’Adjudant n’y faisaient pas grand chose. Je craignais que mes camarades ne finissent par passer leurs nerfs et leur frustration sur lui - en retour de ses commentaires et de ses attaques.
Au loin, le hurlement d’un loup a résonné. Comme un héraut faisant fanfare pour l’arrivée de la nuit. Elle est tombée sur nous comme on chute après avoir trébuché; dehors, par-delà la herse, nulle lumière n’était visible. L’obscurité avait une densité presque palpable, moite, qu’on aurait dit vivante; et même la lueur pâle des étoiles ne pouvait la troubler, car le ciel demeurait invariablement voilé, ne trahissant que d’infimes variations de luminosité.
Nous demeurions pour la plupart dans la cour interne du vieux fort. Gor’Bak, à la herse, montait la garde, tandis que, désoeuvrés, nous nous lamentions sur notre situation. Puis Eraniel a tressailli.
«Mon Adjudant. Il se passe quelque chose d’étrange.»
Le silence s’est fait alors que nous nous tournions vers l’elfe.
«Quelque chose vient de tomber dans le dortoir.»

Nous avons échangé des regards. Tout d’un coup, nous nous sentions de nouveau menacés, loin d’être en sécurité comme nous l’avions cru. Après tout, nous n’avions pas vraiment exploré le fort, tant il était délabré.
Les dortoirs étaient plongés dans l’obscurité. Nulle brèche n’y laissait passer un brin de clarté.
Chloé et Eraniel s’y sont risqués, aux aguets.
«Un f… un fantôme.»

Je courais dehors pour prévenir l’Adjudant, seulement pour le trouver, avec le reste du groupe, aux prises avec des goules, des cadavres boursouflés, dont les lambeaux de chairs verdies par la putréfaction pendaient encore à des os que le temps avaient rendus bruns. Elles arrivaient de l’extérieur, par dizaines, affamées, et tendaient leurs membres tordus à travers la herse. Notre seul rempart.
Pour ceux qui avaient encore des armes, les abattre à travers les barreaux fut relativement aisé. Cependant, leur nombre ne semblait pas décroître, pas plus que leur frénésie.
A l’intérieur, il y avait les spectres. Alors que je me ruais à l’étage, l’un d’eux tentait de se saisir de Chloé, laquelle paniquait en se débattant; nos armes n’étaient d’aucun utilité contre lui.
Un à un, les autres nous rejoignaient. L’escalier grinçait, et ce son était de mauvais augure; il ne supporterait pas longtemps les passages répétés. Et de fait, lorsqu’il céda, une partie du groupe était restée en bas : la herse ayant cédé, il fallut les faire monter à l’aide de cordes. Mais il nous était impossible de sauver Gor’Bak par ce biais. Il était à la merci des goules, et tentait de s’en faire à grands coups d’épée. Nous l’entendions hurler. Changeant de stratégie face à la vague de morts-vivants qui ne semblait jamais faiblir, il s’en pris à la structure même du fort, cherchant à mettre entre lui et les goules suffisamment de gravats pour se trouver en sûreté.
Nous l’observions depuis l’étage. Il a tiré des gravats le corps désarticulé de l’Adjudant - sa haute taille lui permit de nous l’envoyer sans aggraver son cas.
Je me suis penché sur lui. Son bras était doublement fracturé, et sa jambe tordue selon un angle improbable. Il n’était absolument pas déplaçable et nécessitait des soins urgents. Alors que je me chargeais de réparer ce qui pouvait l’être, tous regardaient Gor’Bak mener son combat pour survivre - à l’exception d’Eldared, en fait, qui palpait les murs en parlant tout seul. En quête de quoi ? Un hypothétique passage secret ?
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Arliden
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MessageSujet: Re: Annales de la compagnie, volume V : Livre de l'Île Maudite   Sam 5 Aoû - 14:41

Et il le trouva !

Était-ce un coup de chance, ou la preuve de son génie ? Une lubie providentielle ? Impossible à dire.
Une fois les os de l’Adjudant suffisamment réparés, nous nous sommes approchés du tunnel. Il était aussi noir que la nuit, et n’était en réalité pas plus qu’un simple boyau.
Konsky s’y engagea, en éclaireur, suivi par Eldared; nous entendions leur écho déformé par les parois irrégulières, alors qu’ils s’enfonçaient toujours plus avant. Derrière nous, Gor’Bak s’était retranché dans les dortoirs. Les goules avaient passé les gravats, et cherchaient à monter à l’étage, sans résultat puisque l’escalier s’était effondré.
Il ne nous restait qu’à nous engager, à notre tour, dans ce tunnel inquiétant. Nous nous jetions peut-être droit vers un danger plus grand encore, mais que pouvions-nous faire d’autre ? L’abri que nous pensions sûr s’était révélé être un piège.

Nous sommes arrivés sur le palier intermédiaire d’un autre escalier. L’endroit, encore, était plongé dans le noir, et saturé d’une épaisse odeur d’humidité et de poussière, mais semblait malgré tout salubre. Le bois craquait sous nos pieds, mais ne menaçait pas de nous jeter à bas. A notre droite, les marches s’élevaient vers un étage. A notre gauche, elles filaient vers le rez-de-chaussée, où nous avons retrouvé nos éclaireurs accompagnés de Yebald.
Nous avons découvert la pièce à vivre d’une habitation. Les lieux étaient lourdement barricadés, et les fenêtres obstruées. Nul bruit à l’extérieur. Nous avons décidé de rester ici, de soigner nos blessés avant d’aviser pour la suite. L’endroit, solidement clos, paraissait plus sûr.
Nombre d’entre nous avaient été blessés dans l’attaque des goules ou du spectre. N’ayant rien d’un prêtre, je ne pouvais pas faire grand chose pour ces derniers, mais les plaies physiques devaient impérativement être nettoyées. Et cela demande de l’eau, et de l’eau propre.
En conséquence, le problème était -encore- l’approvisionnement. Nous pouvions chasser, certes, et le temps était assez pluvieux pour nous fournir de l’eau; et la présence d’une forêt suggérait des étangs et des rivières. Mais l’endroit était envahi de goules dévoreuses, et de fantômes vengeurs. Nous n’avions toujours aucun espoir de nous en sortir, à vrai dire, et n’avions pas même trouvé la trace du reste de la compagnie - si seulement la mer ne les a pas emportés.
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MessageSujet: Re: Annales de la compagnie, volume V : Livre de l'Île Maudite   Sam 5 Aoû - 21:07

Le jour a fini par faire une percée. Elle n’était, en réalité, guère plus qu’une clarté glauque qui a filtré par les minces ouvertures des barricades. Nous commencions à nous secouer quand une voix s’est élevée - un nouveau spectre ? C’était en apparence un vieil homme, qui avait l’air terrifié. Peut-être davantage encore que nous, ce qui en rassura certains.
Il était réellement fou de terreur.
«Vous approchez pas !»
Yebald eut beau tenter de le raisonner et de le calmer, rien n’y fit. Il prit la fuite à l’étage, et très vite le cliquetis d’un mécanisme retentit. Il avait emprunté le passage, et l’avait refermé derrière lui.

Puisque nous n’y pouvions rien, nous avons décidé de nous risquer dehors.
Nous étions dans la ville. Une ville déserte, et à l’abandon depuis des années.
Il y régnait cette immobilité indifférente qui demeure dans tous les lieux que la vie a déserté; ce silence poisseux, presque opaque, tissé d’attente et de morne solitude, le silence sans âme des choses absentes.
La première chose qui nous a sauté aux yeux, cependant, c’était naturellement la disparition des goules. S’il n’y avait plus rien de vivant dans cette ville, il n’y avait rien non plus de mort-vivant.
Puisque de toute évidence nous n’étions plus menacés, nous avons pris la décision de repartir vers le fort pour retrouver Gor’Bak; nous n’avions que peu d’espoir de le retrouver en vie, mais nous ne voulions pas le laisser derrière, quoi qu’il soit advenu.
La ville était sise en contrebas du fort, qui la dominait du haut de sa butte; à l’opposé, vers les plages, l’épave dressée du Brise-voiles perçait toujours le ciel d’une manière incongrue dans le décor.

Mis à part les restes des goules abattues, la cour du fort était déserte. La pluie lavait déjà les traces de sang et la pourriture, en tintant clairement sur les tuiles.
A l’intérieur, il y avait toujours les débris de l’escalier. Et, en face, les gravats qui bloquaient désormais le dortoir. Il devait nécessairement être là.
Nous avons commencé à déblayer. La tâche était difficile, les blocs étaient volumineux et nous n’étions pas vraiment équipés pour ce genre de choses. Mais nous avons fini par dégager un espace suffisant pour que la lumière s’y glisse; tout au fond, une grande masse sombre reposait contre le mur. C’était notre ogre, écroulé à terre, serrant encore fermement son épée; et la poussière comme le sang de ses plaies formait une couche qui noircissait sa peau. Le soigner dans cette semi-pénombre se révélait compliqué, même avec l’aide que m’apporta Eldared.
Pendant que nous étions occupés, le reste du groupe, demeurés dans la cour du fort, reçu une étrange visite. Il s’agit d’un homme, un homme usé et vieilli, couturé de cicatrices.
Il avait un air hagard, un regard troublé. Et une voix rauque, lorsqu’il s’exprimait. Il a fait quelques pas dans notre direction

Le reste de la page semble avoir été rongé. Les traces qui tachent le restant du papier évoquent sans mal le baiser de l’eau salée, qui a emporté les fibres du bas de la feuille et effacé l’encre. Le feuillet a dû rester en partie immergé un certain temps.
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MessageSujet: Re: Annales de la compagnie, volume V : Livre de l'Île Maudite   Dim 6 Aoû - 21:39

Dehors, une brume étrange s’est levée. Opaque. Épaisse. Elle roulait autour de nous d’une façon languide qui avait quelque chose de déplaisant, à trop la regarder; comme si ses reptations figuraient un rire, un frémissement moqueur - une autre forme d’obscurité, blanche, pâle, qui nous aveuglait tout autant.
Impossible d’y voir à plus d’un pas autour de soi.

Se rassembler fut complexe. Et peu glorieux.
Notre principal problème, avec ce temps perpétuellement pluvieux et cette brume, c’était naturellement de mesurer le passage du temps. Il était complexe d’estimer le temps passé depuis que nous avions quitté notre dernier abri et regagné le fort; aussi nul ne fut vraiment surpris lorsque les goules revinrent à l’assaut, alors que nous étions encore occupés à déblayer le flanc encore inexploré de la place forte. Pris de court, sans doute même paniqués au souvenir de la nuit passée, nous nous sommes engouffrés dans cette aile -qui par bonheur n’avait pas subi les affres de l’humidité- et nous sommes réfugiés dans un dortoir.
La nuit fut longue. Une bonne partie fut employée à soigner les nouveaux blessés, et dormir, alors que les goules grattaient et griffaient les murs et notre maigre barricade, était difficile.
Vu notre épuisement, et notre manque de ressources, il fut nécessairement décidé de se concentrer sur deux tâches : assurer notre survie en trouvant des moyens matériels et des vivres suffisants, et comprendre ce qui se tramait sur cette île pour pouvoir s’en échapper.

Au jour suivant, la brume s’était dissipée, comme si elle n’avait même jamais existé.
Nous avons constitué un groupe de chasse, plus réduit que la première fois, sous la direction du sergent Nohir, et composé des braves chasseurs Dorn Leezan et Eraniel Luisevent - et moi-même, car un worgen est taillé pour traquer.
Nous n’avions rassemblé que des petites proies -écureuils, lièvres- et nous apprêtions à rentrer quand les sous-bois ont frémi, et qu’un ours massif s’est jeté sur Dorn. Bien que pris par surprise, nous sommes parvenus à l’abattre; une telle bête nourrirait plus efficacement le groupe que nos maigres prises. Nous avons retrouvé le reste du groupe dans le village, où nous avons de nouveau investi la maison dans laquelle aboutissait le tunnel.
Pour une fois, nous étions préparés, et en meilleure posture que les jours précédents. Si un feu de cheminée était loin d’être idéal pour faire cuire de la viande, c’était déjà la promesse d’un repas chaud et consistant - une chose que nous n’avions vu qu’une seule fois depuis notre naufrage.
Nous étions alors en sûreté, et le ventre plus ou moins rempli. Certes, nous avions peu d’eau, mais la pluie ne cessait toujours pas. Puisque nous étions dans une situation moins critique, nous avons décidé de prendre le risque d’explorer l’île.
Autrement dit, on m’envoya toutes ailes déployées survoler l’endroit, et rapporter ce que j’avais vu.
L’île n’était guère étendue. Les vents en hauteur étaient particulièrement violents, aussi je n’ai pas pu survoler que le fort, tandis que les rafales me repoussaient au loin de l’épave, et virer de l’aile au-dessus d’un grand cimetière, au Sud; c’est la nuit, finalement qui m’a contraint à revenir faire mon rapport.
Nous avons remis les barricades en place, et éteint le feu. Ne restait plus qu’à attendre un nouveau jour.
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MessageSujet: Re: Annales de la compagnie, volume V : Livre de l'Île Maudite   Lun 7 Aoû - 18:01

La nuit est réputée pour porter les sons. C’était dans un silence de mort que nous avons entendu des grincements résonner à l’étage de la masure, alors que nous nous agitions pour vérifier les barricades.

«Le spectre d’une foutue gamine, a grondé Revan. Qui s’écorche le visage.»

Le rez-de-chaussée s’est mis à bruire de chuchotis inquiets. Personne n’est rassuré lorsque s’éveillent les fantômes.
Nous avons commencé à nous rassembler autour de l’entrée de la chambre. A l’intérieur, collé au mur, Eraniel semblait proche de la panique. La plupart d’entre nous ne voyait rien, et ne saisissait pas ce qui se passait - et nous avons tous sursauté.

Car on venait de toquer à la porte qui donnait sur les quais.

Pas le temps de redescendre les escaliers qu’un râle s’est élevé dans la maison.

Nous nous sommes regroupés, en bas. Comme pour nous rassurer par le seul effet de meute, par la seule présence d’autres êtres de chair et de sang, des créatures que nous pouvions comprendre.

«Walbury ! Il faut partir. Le navire nous attend.»

Nouvelle voix, nouveaux spectres. Comme si un souvenir était en train de s’évider, lentement, fugace.

«Ne traînez pas. Le fort est pris d’assaut. Le bailli et ses hommes vont nous protéger. Rejoignez-nous sur le quai. Vite !»

Dire que nous écoutions dans un silence religieux aurait été mentir. Pour dire la vérité, nous y allions tous de notre petit commentaire, surtout ceux qui ne comprenaient pas ce qui était en train de se produire.
Puis il y a eu des cris. Des appels à l’aide, dehors, qu’une voix de femme scandait, noyée de peur. Il était réellement difficile de savoir qu’il ne s’agissait que d’un écho du passé, de se contraindre à rester immobile - ne pas se ruer dehors pour porter secours à quiconque poussait ces cris.

Lorsqu’ils se sont enfin éteints, ce sont de nouveau des pas qui ont résonné sur le plancher.

«Ils ont pris ma fille… Il y a quelqu’un ?»

Les pas se sont orientés vers l’escalier, on fait grincer les marches. Se sont mués en quelques coups tapés contre la porte.

Des voix familières. Nous entendions le Capitaine nous enjoindre d’ouvrir. Nous avons échangé des regards incertains.

«La Rédemption....»

Comme un mot de passe, Yebald a lancé le début de notre devise. Elle n’est pas restée en suspens bien longtemps.

«Ou la mort, bon sang ! Laissez-nous entrer, idiots.»

Nous avons ouvert. Mais il n’y avait là nul tabard blanc. C’était un monstre, une horreur de chair qui devait avoisiner les deux mètres, à la chevelure filasse, et dont on avait omis de conserver le nez comme les yeux; seule une mâchoire claquait, pour tout faciès.
De saisissement, nous avons laissé passer une seconde de flottement. Mugissant, Gor’bak s’est rué sur la porte pour la faire claquer.
La panique avait gagné du terrain. Les spectres reprirent leurs rumeurs.


Dernière édition par Arliden le Lun 7 Aoû - 20:57, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Annales de la compagnie, volume V : Livre de l'Île Maudite   Lun 7 Aoû - 18:39

Ils venaient nous chercher, c’était une certitude. La créature n’était qu’une masse de chairs inertes lorsqu’elle est apparue derrière Hellmund, et elle a disparu bien avant que nous ayons pu la mettre en pièce. Lui a succédé une chanson, portée par une voix enfantine, qui descendait de l’étage.

«Un, deux, trois, je suis dans la chambre...»

Nous cherchions encore le mort-vivant, lorsque les premiers vers se sont élevés.

«Quatre, cinq, six, je suis dans l’escalier...»

Nous avons tous pivoté vers les marches.

«Sept...»

Mais il n’y avait rien.

«Huit...»

Lames au clair, avec un même effroi incertain dans le regard.

«Neuf...»    

Le décompte touchait à son terme.

«Je suis ici.»

L’apparition s’est manifestée à côté de Revan. Nous nous sommes partagé les tâches. Certains ont hurlé des insanités, les autres ont frappé. En vain, pour les uns comme pour les autres, en réalité. Le silence est retombé, pesant comme un linceul.

Et puis…

Yebald pris une décision.
Elle allait sceller son avenir, comme le nôtre, pour les heures à venir.
Puisque la masure hantée n’était plus un refuge sûr, il a été décidé de tenter une sortie. C’est un choix qui, encore à l’heure actuelle, me paraît tellement insensé, tellement fou, que je suis pris d’un émoi certain à réveiller ces souvenirs. Mais le passé ne peut être changé, quels que soient les bons sentiments. Alors voici :

La nuit était noire, si noire que croire au jour semblait dénué de raison. Nulle lumière ne brillait, ni dans la ville, ni dans les alentours proches, et seule la vue perçante des elfes pouvait encore nous guider.
Nous avons passé les dernières bordures du village, et commencé à monter la cote vers la forêt, qui formait une masse plus noire encore que ne l’était le ciel. A notre droite, une rivière paressait avec une indifférence languide.

Mais n’en venaient pas que le babil de l’eau qui ruisselait - des grondements. Des raclements. Et l’eau s’est soulevée, vomissant les silhouettes difformes des goules, jusqu’à ce que la rivière entière semble en être composée; elles ont sauté des falaises qui nous surplombaient, elles ont accouru des bois. Nous étions encerclés.

Impossible d’avancer, ni de reculer. Nous avions beau abattre les goules, il semblait y en avoir toujours plus. De panique sans doute, Gor’bak rugissant a forcé le passage et s’est jeté dans l’eau, créant une trouée; j’ai choisi de prendre les airs, car tout espoir me semblait perdu. Une partie du groupe, menée par l’Adjudant, choisit alors d’imiter l’ogre.
Il y avait là, en plus de Yebald Lozatski, Teraria, Hellmund Hawthorne, Nikolaus von Gluckenspür, Elen Underwood; ils disparurent sous la surface sans que quiconque puisse y faire quoi que ce soit.
Sur la route, le combat se poursuivait, inégal, effréné, désespéré.

Et partout, malgré tout, notre salut vint.
Ce fut de nouveau quelques fils de clarté, déchirés par les contours acérés de l’obscurité. Et les pas saccadés des mort-vivants en fuite, seul tocsin claironnant la venue du jour.

La rivière a recraché, seul, le corps massif de Gor’bak. Lacéré. Dévoré vif. Il ne respirait qu’avec peine mais pu être sauvé.

Et seuls le silence et l’immobilité ont pointé du doigt la disparition des autres.
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Arliden
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MessageSujet: Re: Annales de la compagnie, volume V : Livre de l'Île Maudite   Sam 12 Aoû - 18:08

Nous avons attendu. Et attendu.
Mais l’eau comme repue n’a pas bronché. Ils étaient bel et bien morts.


Il y avait, à l’opposé de la ville et de la forêt, un à-pic rocheux qui s’élevait en formant une aiguille. Au sommet, la structure noircie par le temps et l’humidité d’une tour s’élevait.
C’est là qu’avaient trouvé refuge le reste de la compagnie. Nous les avons retrouvés avec une joie incrédule, ces frères qu’on croyait perdus, et la réciproque était aussi vraie; l’annonce de la mort de l’Adjudant et des autres les a autant secoués que nous.

Entre ces murs de pierre, un nouveau semblant de sécurité. Nous étions abrités de la pluie et des éléments. De cette hauteur, nous avions une vue imprenable sur toute l’île; l’épave gisait juste en contrebas, fourmillant des marins et des mercenaires qui commençaient à la réparer. En fait, dans cette tour, nous trouvions enfin un espoir de s’en tirer.

Une autre bonne nouvelle était la clarté d’esprit retrouvée d’Eldared. Il n’était plus noyé dans sa paranoïa maladive, dans ses hallucinations, mais au contraire droit et précis; et s’il regrettait les pertes de Teraria et de Nikolaus, il était tout de même de retour parmi nous et prêt à l’action.

«Mercenaires.»

Le Capitaine s’était approché. Debout près du feu qui dessinait la fatigue sur ses traits, il nous a observé un à un, avant de poursuivre.

«Je sais que vous avez peur, que vous avez froid et que l’espoir vacille dans vos coeurs. Aujourd’hui et cette nuit, reposez-vous, prenez le temps de récupérer vos forces. Car demain, pour certains, il faudra repartir. Repartir sur cette île monstrueuse pour tenter de percer ses mystères et d’en venir à bout. Aussi... »

Son ton s’est durci, de même que son regard.

«Je ne tolérerais pas la lâcheté ou la mauvaise volonté. Car un maillon flanche et c’est la chaîne toute entière qui en pâtit. Demain, le sergent Nohir commandera une partie d’entre vous sur l’île. Je vous donnerais des armes, du moins dans la limite de nos stocks. Moi-même mènerais un autre groupe de mon côté.»

Nous écoutions tous dans un silence religieux. Impossible de cacher l’inquiétude qui s’emparait de nous à l’idée de fouiner sur cette île maudite.

«Gardez espoir» acheva le Capitaine.

Nous nous sommes installés à la base de la tour, bien près du feu, et profitant du ragoût de fortune de Grum; les commentaires fusaient, les provocations reprenaient, comme si, par la lumière du feu et la chaleur de la nourriture, le froid et l’obscurité avait reculé, comme si hors de ces murs, la seule île qui s’étendait n’était pas si terrible, pas si dangereuse - comme si, pour une nuit, la peur et la mort avaient reflué, dans les coeurs et les esprits.

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